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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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Les Apothicaires lodévois au XVe siècle

 

Au XVe siècle, le mot « apothicaire » (apothecarius) s'appliquait à tous les vendeurs d'épices que l'on désignait aussi sous le nom d'épiciers (speciatores). Mais on les appelle également « marchands » (mercatores) car ils procuraient, en plus des nombreuses substances aromatiques, du papier, de l'arsenic, de la cire, du sucre, du miel, de l'encre, des articles de mercerie, etc... Ils collaboraient étroitement avec les chirurgiens et les médecins qu'ils approvisionnaient en divers onguents et même en drogues nécessaires pour apprêter le corps des notables décédés afin que l'assistance ne soit pas incommodée par les mauvaises odeurs. [1]

François d'Aygueblanche

François d'Aygueblanche (de Aguablanca) semble avoir pignon sur rue et mériter toute la confiance de l'évêque Michel Lebœuf (1384-1429) pour fournir une grande partie de sa maison. Venu d'Ile-de-France, ce grand personnage avait été chanoine de Langres, de Nevers et de Rodez, archidiacre de Tournai, secrétaire des ducs d'Orléans et de Berry, membre de la cour amoureuse de Charles VI. [2] Arrivé à Lodève en 1413, il relance le chantier de la cathédrale en faisant édifier la façade fortifiée à l'Ouest, percée par la grande rosace. En 1427, il consent au mariage de sa nièce Hélips Lebœuf avec François d'Aygueblanche. Hélips est la fille de Pierre Lebœuf, licencié en médecine, arrivé à Lodève en même temps que son frère. Le contrat de mariage constitue en quelque sorte une union commerciale entre le médecin et l'apothicaire dont les activités sont complémentaires. [3]

La boutique d'une apothicaire au XIV<sup>e</sup> siècle
La boutique d'un apothicaire au XIVe siècle, miniature extraite du Tacuinum sanitatis

La ville de Lodève bénéficiait alors du dynamisme de la ville de Montpellier qui profitait du trafic avec le Levant, Rhodes et Alexandrie notamment, dans l'importation des épices. Le sucre de Kaffa (Éthiopie) était acheté à Montpellier. Entre 1440 et 1451, Jacques Cœur fît de Montpellier un centre d'affaire incontournable grâce à la position exceptionnelle du port d'Aigues-Mortes qui concurrençait alors Marseille. François d'Aygueblanche, établi à Lodève depuis 1427, possédait trois boutiques, une à la rue du Saint-Esprit (actuelle rue des Jacobins), et les deux autres à la place des Tables, non loin de l'église Saint-Pierre (aujourd'hui Halle Dardé). On y trouvait tous les produits en provenance de Montpellier : le sucre cafétin (déjà cité), mais aussi celui de Babylone; des épices confites (dragées de réglisse et de coriandre, dattes); des épices de cuisine (anis, fenouil, cannelle, gingembre, poivre, girofle, safran etc...); du coton filé pour faire les chandelles; des éponges; de la toile cirée pour les fenêtres (les vitraux étaient rares); de l'encre; du santal rouge pour la confection des sirops; de l'eau de rose de Damas; des figues de Nîmes très réputées; des grenades, de l'aloès, de la cardamone du cubèbes (plante de la famille du poivrier et dont on tirait une huile contre la bronchite), etc....
Mais par dessus tout, l'apothicaire fournissait l'encens ainsi que les torches de cire, les flambeaux et les cierges nécessaires à la liturgie et à l'éclairage de la cathédrale lors des grands événements monarchiques et religieux (fêtes, naissances royales, réceptions princières etc...).

On ne s'étonnera pas si dans ces conditions François d'Aygueblanche était très riche. En 1444 il ne possédait pas moins de six immeubles dont un à la place de N'ayssa (place de la Hache, du latin axis), connu aujourd'hui sous le nom « d'hôtel de Fozières ». Il possédait aussi deux jardins, un verger, deux olivettes, six vignes, trois bois, un pré et le moulin drapier de Felgosa sur la Lergue, le long de la route de Soubès. [4] Au cours des années, il fera l'acquisition de nombreux usages seigneuriaux à Lodève et à Saint-Etienne-de-Gourgas (Aubaygues) notamment, qu'il donnera à sa fille Bérengère. [5] On le retrouve plusieurs années de suite membre du conseil de ville, il est premier sigillier en 1433. [6]

En 1444 il marie sa fille, Bérengère, avec un autre apothicaire, Guiraud de la Treilhe, neveu de l'évêque Pierre de la Treilhe, successeur de Michel Lebœuf en 1430. [7] Ce sera l'occasion pour les deux apothicaires de fonder une société de commerce qui perdurera jusqu'à la disparition de François d'Aygueblanche dans les années 1475-1480. En 1463, François d'Aygueblanche sera anobli, avec le patronage du nouvel évêque Jean de Corguilleray (1462-1489). [8]

Guiraud de la Treilhe

Fils du marchand Pierre de La Treilhe, de Brive-la-Gaillarde au diocèse de Tulle, il est déjà apothicaire lorsqu'il épouse Bérengère d'Aygueblanche en août 1444. Il est arrivé à Lodève à la suite de la nomination de son parent, Pierre de La Treilhe, à l'évêché de Lodève. A partir de 1444 il mène ses affaires de concert avec son beau-père François d'Aygueblanche. Leur association, placée sous le patronage des évêques, est prospère. En novembre 1444, Bérengère acquiert le revenu des lods d'Aubaygues dans la juridiction de Saint-Etienne de Gourgas. [9] Le 3 février 1450, celle-ci achète un ancien moulin bladier près du Barry de Lodève. [10] Le 14 septembre 1463, Guiraud achète la co-seigneurie de Fozières à Astolphe de Rocozels. [11] Sans être encore noble, Guiraud peut ainsi se qualifier de co-seigneur. [12] Les années suivantes, il acquiert les revenus que possède Azémar de Roquefeuil à La Bastide-des-Fons, [13] puis un lot de reconnaissances féodales sur le terroir de Salasc, [14] et les cens de la vallée de Gourgas.[15] Enfin, en 1470, il reconstruit le moulin bladier « de Venu » au Caylar d'Alajou. [16] Il est de nombreuses fois membre du conseil de ville et est élu premier sigillier en 1471 et 1493. [17]

Grâce à l'appui des évêques de Lodève, Pierre de la Treilhe et ses successeurs, et à la fortune de son épouse, seule donataire puis héritière de François d'Aygueblanche, Guiraud de la Treilhe voit sa fortune augmenter rapidement. Il sera anobli à une date encore inconnue, avant de s'éteindre au cours d'une épidémie de grippe le 9 mai 1505. [18] Il avait eu deux fils de son mariage avec Bérengère d'Aygueblanche. On compte parmi ses descendants le cardinal de Fleury (1653-1743), précepteur de Louis XV puis son principal ministre de 1726 à 1743. Guiraud aurait épousé une certaine Ermesende en deuxième noce, mais nous n'avons pu trouver la trace de cette union. Quoiqu'il en soit, ce second mariage n'a pas eu de postérité.

Autres apothicaires

A côté de ces deux apothicaires, connus parce que membres des maisons épiscopales, d'autres apothicaires exerçaient leur art en cette même période. Mais ceux-là n'ont laissé que peu de traces dans les documents lodévois. Ils ont pour nom: Antoine Dubla, Jean Regord, Jacques Mercier, Pierre Cornnet, Bernard Capellan, Guillaume Rodes, Bernard Capitaine, Bertrand Cambon père et fils, Pierre Pasturel frère ou parent du notaire Blaise Pasturel.

Un Blason sibyllin

Blason sculpté
Blason visible dans le cloître de Lodève, crédit photo: Bernard Derrieu

Il existe, dans le cloître de la cathédrale de Lodève, un blason sculpté placé en réemploi dans le mur de la galerie Sud. Ce blason représente un lion passant en chef et deux fasces abaissées maladroitement ondées. Ce blason semble, comme d'autres, provenir d'une maison détruite ou réaménagée autrefois, placé là en souvenir des anciens propriétaires ou dans la cadre d'un petit musée lapidaire improvisé.

Rien aujourd'hui ne permet une identification certaine. On connaît un blason avec les mêmes caractéristiques pour une famille « Agua » de Flandre. [19] En espagnol, « agua » signifie « eau ». Le rapprochement avec « Aguablanca » s'impose de lui-même. Ces armoiries n'auraient-elles pas été choisies par François d'Aygueblanche à l'occasion de son anoblissement ?

Sans certitude, mais en jouant sur les mot « agua » et « blanca »on peut peut-être décrire ce blason ainsi : D'argent, à deux fasces ondées d'azur, accompagnées en chef d'un lion passant de sable.

Le lion de sable (noir) est un hommage sans équivoque aux évêques de Lodève qui étaient aussi comtes de Montbrun. Ce comté avait en effet comme blason D'argent au lion de sable. Ce lion ne correspond pas ici avec celui des La Treilhe qui est d'or et évoque les anciens seigneurs de Madières.

De commerçants à nobles, on a pu voir comment la famille est à l'époque un instrument majeur de l'affirmation sociale. Par le jeu des alliances matrimoniales, par les legs familiaux, par la proximité avec les évêques, de nombreuses familles commerçantes de la cité de Lodève se hisseront jusqu'à la noblesse et supplanteront peu ou prou l'ancienne noblesse féodale à bout de souffle. Ils s'empareront des châteaux et des terres et épouseront très vite les habitudes et les mœurs de leurs prédécesseurs. [20]

Francis Moreau
2015

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Notes :


[1] Gagnière Sylvain : Les apothicaires à la cour des papes d'Avignon in Revue d'histoire de la pharmacie, 64e année, n°230,1976,pp.147-157. http://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1976_num_64_230_1720
[2] Bozzolo Carla et Loyau Hélène : La cour amoureuse dite de Charles VI, Paris, Le Léopard d'or, 1982.
[3] Archives Départementales de l'Hérault 2E39/10 Pasturel, notaire, f° 16.
[4] Archives Départementales de l'Hérault : 142EDT59 et 60, compoix de Lodève années 1438 et 1444.
[5] Fonds Chassin du Guerny, Inventaire du notariat de Lodève, 2E39/24 Gay, notaire et 2E39/47, Coussergues, notaire, acte du 20.01.1458. Nombreuses reconnaissances concernant Gourgas chez Fraxino , notaire, ADH 3E39/75.
[6] ADH 142EDT 32 et 33 Délibérations consulaires de Lodève.
[7] ADH 2E39/35, Baldit, notaire (acte de Guillaume de Brossia f° 176).
[8] "noble François d'Aygueblanche" Fonds Chassin du Guerny 2E39/74, Fraxino, notaire, acte du 11.03.1463. ADH 2E39/75 nombreuses mentions de "nobilis Franciscus de Aguablanca".
[9] Fonds Chassin du Guerny, Inventaire du notariat de Lodève, 2E39/47, Coussergues, notaire, acte du 20.01.1458.
[10] Fonds Chassin du Guerny, Inventaire du notariat de Lodève, 2E39/26, Gay, notaire et 2E39/74-75, Fraxino, notaire, reconnaissance féodale pour un moulin drapier, censive de 2 deniers à chaque fête de St-André (20.02.1464). ADH 2E39/75 f° 108 moderne.
[11] Martin Ernest : Histoire de la ville de Lodève, Montpellier, 1900, tome II page 8. ADH 2E39/76, Fraxino, notaire, reconnaissance du 9.10.1470 à "probe homme Guiraud de la Treilhe coseigneur dudit lieu de Fozières". A cette date Guiraud n'est pas encore "noble".
[12] Fonds Chassin du Guerny, Inventaire du notariat de Lodève, 2E39/82, Fraxino, notaire "arrentement de discret Guiraud de la Treilhe, coseigneur de Fozières". Acte du 16.03.1470.
[13] Fonds Chassin du Guerny, Inventaire du notariat de Lodève, 2E39/48, Coussergues, notaire, acte du 6.12.1460. ADH 2E39/48 f°39 (acte rayé).
[14] Fonds Chassin du Guerny, Inventaire du notariat de Lodève, 2E39/74 et 75, Fraxino, notaire, plusieurs actes de 1463 et 1464. ADH 2E39/73 (f° modernes 96 à 113).
[15] Fonds Chassin du Guerny, Inventaire du notariat de Lodève, 2E39/75, Fraxino, notaire, acte du 11.11.1464. Nombreuses reconnaissances à Saint-Etienne de Gourgas de 1464 à 1470.
[16] Fonds Chassin du Guerny, Inventaire du notariat de Lodève, 2E39/82, Fraxino, notaire. Acte du 16.03.1470. ADH 2E39/83 (f° 91 moderne)
[17] Martin Ernest, op.cité, tome II pp. 489-490.
[18] Ernest Martin, op.cité, tome II p.8.
[19] Communication de Mr Raymond du Berry, héraut d'armes de Flandre. On peut aussi voir dans la blason de Lodève une fasce en feuille de scie et une fasce denchée, intention ou maladresse du sculpteur ?
[20] C'est le cas des de Forès, bouchers, qui devinrent seigneurs de Saint-Jean-de-la-Blaquière. Leur écu est visible lui-aussi dans le cloître (galerie Nord). Il en est de même pour les de Peyrottes, marchands du Caylar et devenus seigneurs de Soubès.