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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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Une page d'histoire oubliée... Les Béguins de Lodève 1300-1323

 

Les premières année du XIVe siècle voient l'organisation à Lodève d'une petite communauté fervente autour du couvent franciscain fondé quelques dizaines d'années plus tôt. Ces laïcs appartenaient au Tiers-Ordre de Saint-François et vénéraient particulièrement la mémoire de Pierre Déjean-Ollieu, mort en odeur de sainteté dans le couvent de Narbonne le 14 mars 1298. [1]

Pierre Déjean avait prêché un ascétisme rigoureux et un attachement sans mesure à la pauvreté franciscaine. Il avait été hanté par la certitude de l'approche de graves évènements pour l'Eglise et avait laissé à ses disciples cette frayeur eschatologique. Son œuvre circulait sous la forme de petits opuscules écrits en latin ou en langue vulgaire qui étaient lu au cours de réunions, parfois nocturnes. Les fidèles venaient écouter la parole d'un religieux et s'y encourageaient mutuellement à mener une vie sainte et dévote. L'école du diable se manifeste ainsi sous les honnêtes apparences de l'école du Christ; et ces individus se montrent, à la manière des singes, des imitateurs. écrit un Bernard Gui peu amène. [2]

Les prêtres Bernard Peyrotes et Pierre Bru étaient sans conteste les âmes du petit groupe qu'ils avaient peut-être fondé et qu'ils animaient avec enthousiasme et détermination. De ce groupe initial, seuls quelques noms nous sont parvenus: Astruga, Esclarmonde Durban, Bernard, Raymond et Jean Durban, Jean Houlier, Jacqueline Amouroux, Manenta Arnaud, Bérenger Roque, Martin de Saint-Antoine (ou Antoine Martin), Bernard Malaure, Bérenger Jaoul; les frères Mineurs Spirituels: Etienne Seret, Jacques de Cestairargues, Jeannet de Clermont, François Aribert, Jean Baus et Pierre de Salasc prètre de Lodève. En tout guère plus d'une trentaine de personnes, mais qui se faisaient remarquer par leur ardente piété.

Tous sont de modestes conditions, Bernard Durban est forgeron, Bernard Arnaud mari de Manenta est savetier, Bérenger Roque est parcheminier, Bernard Malaure boucher et Bérenger Jaoul est mercier. Les nobles du diocèse ne se mêlent pas à un mouvement qui revendique excessivement à leurs yeux l'idéal de pauvreté évangélique. Mais il n'est pas exclu que les seigneurs de Clermont ne soutinrent pas en sous-main un mouvement qui pouvait gêner l'évêque de Lodève, leur suzerain et éternel rival.

Le petit groupe s'efforçait de satisfaire à l'exigence d'une perfection spirituelle élevée, au moyen de la pratique des préceptes évangéliques fondamentaux que sont l'obéissance, la pauvreté et la chasteté pour les plus résolus. Mais ils admettaient volontiers que l'obéissance à ses limites lorsqu'elle implique elle-même un péché. C'est ainsi qu'ils se délient de l'obéissance au clergé lorsque celui-ci leur parait vivre dans d'ostentatoires richesses. La pauvreté et le détachement du monde, dans l'attente de la venue prochaine du Christ sur la terre, semblent constituer l'essentiel de leur motivation. Curieusement, ils n'hésitent pas à contredire l'Eglise en affirmant que sur la Croix, Jésus aurait reçu la blessure au côté avant et non après sa mort.

La Rupture

Au mois de Mai 1317, les frères Spirituels des couvents de Narbonne et de Béziers sont convoqués en Avignon devant le Pape Jean XXII. Sans presque les écouter, celui-ci les somme de quitter leurs couvents afin d'y céder la place aux frères de la Communauté fidèles à la hiérarchie de l'Eglise. Par une bulle lancée contre eux au mois d'octobre, il leur demande d'accepter de placer l'obéissance à l'église au-dessus de la pauvreté et les invite à reprendre leur place parmi les frères, sans réserve ni crainte. Il leur demande de renoncer à leurs habits courts et d'accepter que leurs couvents puissent constituer des réserves de vivres et de vin. C'était encore trop demander à ces âmes éprises d'idéal qui refusèrent de s'incliner en prétextant qu'ils ne pouvaient obéir en sureté de conscience à aucun mortel. Le Pape ne pouvait laisser passer une telle injure. Il condamna solennellement l'attitude des Spirituels et les accusa d'hérésie.

C'était donner le signal de la répression. Cinq frères sont excommuniés, quatre sont brulés, le cinquième est jeté en prison. A Lodève, c'est l'effroi. Mais au lieu de céder au découragement, la petite communauté béguine se resserre et se dispose à prêter ouvertement assistance aux frères qui fuient la répression. Ce faisant, ils s'exposent eux-même à l'accusation d'hérésie.

Les brasiers

Il s'agit pour l'Eglise de briser dans l'œuf un mouvement qui n'était pas sans rappeler les débuts de l'incendie cathare. A Lodève, l'évêque Jacques de Concots fit procéder à l'arrestation de quelques Béguins et les interrogea en personne. Bernard Malaure était parmi eux et avoua qu'il avait lui-même tenu pour martyrs de la foi trois Béguins brûlés à Capestang. Nous sommes en 1319. Bernard promit de ne plus fréquenter et aider les hérétiques. Il fut relâché tandis que ses autres compagnons d'infortune (nous n'en connaissons ni le nombre, ni les noms) furent livrés au bras séculier et montèrent sur le bucher qui leur fut préparé à Lodève même. En 1320 eut lieu une seconde vague d'arrestation qui toucha presque toute la communauté béguine de Lodève. Devant Jacques de Concots nombre d'entre-eux abjurèrent, mais dix-sept personnes furent remises au bras séculier. Il y avait là les frères Spirituels François Aribert, Etienne Seret, Jacques de Cestairargues, Jeannet de Clermont et Jean Baus. Parmi les Béguins : Esclarmonde Durban, son frère Jean, Asturga, Pierre Bru et Jean Houlier, les sept autres nous sont inconnus. Cette fois, l'exécution eut lieu à Lunel, le dimanche 18 octobre 1321. De nombreux Béguins vinrent de Lodève assister au martyr de leurs frères et sœurs. Tous furent très impressionnés par la barbarie du supplice et la force d'âme des victimes, en particulier celle des deux femmes, Asturga et Esclarmonde. Quand la cérémonie fut finie, les assistants favorables aux Béguins, saisis d'un pieux fanatisme, s'emparèrent de morceaux des corps à moitié calcinés et les cachèrent chez-eux afin de pouvoir leur donner un semblant de culte.

L'Inquisiteur

Il n'en fallait pas tant pour alerter l'Inquisiteur de Carcassonne, Jean de Beaune, qui entama ses investigations à Lodève au cours de l'été 1322. Jean de Beaune était un légiste rigoureux et énergique. Il prit d'autant plus les choses en main que l'évêque Jacques de Concoz venait d'être nommé archevêque d'Aix-en-Provence le 9 juillet. D'ailleurs, les Inquisiteurs reprochaient souvent aux évêques leur indulgence envers les hérétiques. L'instruction, menée avec soin, pris plusieurs mois. C'est finalement le samedi 2 juillet 1323, dans la salle du chapitre du cloitre de la cathédrale, que se tint la consultation inquisitoriale préalable au Sermon général. Une Assemblée d'experts forte de 25 membres réunie sous la présidence de Jean de Beaune, assisté des Vicaires Généraux de l'évêque Jean Tissandier (absent) Etienne Villaton et Bernard de Montégut, devait relire les dépositions des prévenus et préparer les sentences pour le lendemain.

Le Sermon Général

Le dimanche 3 juillet de bon matin, la foule était déjà nombreuse dans le cimetière Saint-André (aux environs de la rue du 4 septembre). Les vingt-cinq juges prirent place sur une estrade. Parmi eux on remarquait Dom Bernard, abbé de Saint-Sauveur, le frère Gardien du couvent des Mineurs, G. Lobat, et Frère Robert, prieur des Carmes. Au pied de l'estrade se pressait le petit groupe des principaux seigneurs du pays. Ils étaient là pour prêter le serment de fidélité à l'Eglise et pour s'engager à ne jamais soutenir aucun hérétique. De toute évidence, Jean de Beaune voulait s'assurer publiquement de leur fidélité, soupçonnait-il quelques connivences antérieures ? [3] Au premier rang on pouvait voir Bérenger Guilhem de Clermont et son fils, puis les seigneurs de Ceyras (Rostaing de Clermont), d'Arboras, de Montpeyroux, du Bosc, de Soubès et de Saint-Guiraud. Les prévenus s'avancèrent humblement et écoutèrent le jugement prononcé contre eux par Jean de Beaune. Bernard Durban (de Clermont mais exerçant son métier de forgeron à Lodève), Jacqueline Amouroux, Manent Arnaud, Raymond Durban (de Clermont), Bérenger Roque (de Clermont) et Bérenger Jaoul furent condamnés à porter deux croix cousus sur leurs vêtements et à faire des pèlerinages. Ils confirmèrent leur repentir. Bernard Malaure et Martin de Saint-Antoine (de Clermont) furent condamnés au Mur, c'est-à-dire à la prison à vie. Quant au prêtre Bernard Peyrotes, il fût dégradé de son sacerdoce et remis au bras séculier pour être brulé comme relaps et hérétique. La cérémonie se terminait tragiquement pour ces femmes et hommes qui avaient mis leur confiance dans une Eglise plus pure, moins compromise avec les nécessités du siècle. Mais ce faisant, ils avaient rompu le pacte social dont l'Eglise était à l'époque le garant. Cette rupture, qui pouvait entrainer de grands désordres civils et religieux était inacceptable pour une société qui trouvait en l'institution ecclésiale l'instrument de sa cohérence. Mais cette sévérité peut être aussi comprise comme une œuvre de réconciliation, le port des croix comportant la levée de l'excommunication, donc le pardon. [4]

Francis Moreau

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Notes :


[1] Raoul Manselli, Spirituels et Béguins du Midi, Trad. Jean Duvernoy, BHP Toulouse 1989.
[2] Bernard Gui, Manuel de l'Inquisiteur (2 vol.), Les Belles lettres, Paris 1964. Trad. G.Mollat. B.Gui a été Inquisiteur de Toulouse de 1307 à 1316 et évêque de Lodève de 1324 à 1332.
[3] Voir Ernest Martin, Histoire de la Ville de Lodève, Laffite Reprints Marseille 1979, pages 73, 293, 294.
[4] voir Cahiers de Fanjeaux n° 16, Bernard Gui et son monde, E.Privat 1981, page 298.

A consulter aussi, le Registre DDD de l'inquisition de Carcassonne, mis en ligne par Jean Duvernoy.