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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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Jeanne de Mervent

 

Cour intérieure du château de Mervent
Eau-forte de la cour intérieure du château de Mervent 1838, dessin de Octave de Rochebrune

Notre-Dame de Cléry

Tout commence le 7 juin 1887, à Cléry-Saint-André (Loiret), lorsqu'une équipe de passionnés sous la conduite de Mr Dusserre, Inspecteur des Monuments Historiques, s'enfonce sous le plancher de la chapelle Saint-Jean-Baptiste, dans la Basilique de Notre-Dame de Cléry. Cette chapelle est la chapelle funéraire des Orléans-Longueville, comtes de Dunois. Il s'agit alors de vérifier et de répertorier les dépouilles ensevelies sous ses dalles.

La Basilique Notre-Dame avait été détruite par les Anglais en 1428. Le futur Louis XI et Jean de Dunois, Bâtard d'Orléans, avaient juré sa reconstruction. La chose fut entreprise en 1443 et devait se prolonger jusqu'en 1485. Entre temps, Dunois avait fait élever une chapelle funéraire pour lui et sa famille. Il y fût inhumé en 1468. En 1483, ce fut au tour de Louis XI et de son épouse Charlotte de Savoie, de reposer en paix sous les voûtes de la célèbre collégiale.

Plusieurs cercueils reposent là. Seule la faible lueur des chandelles éclairait tant bien que mal les tombeaux plus ou moins bien conservés. Avec l'aide de l'archéologie, de l'histoire et de la médecine, l'équipe put reconnaître sans trop de mal les illustres morts. Il y avait là le comte de Dunois (+1468), François Ier d'Orléans-Longueville (+1491), Agnès de Savoie son épouse (+1508), François II (+1513) et son frère Louis II (+1516).

Poursuivant leurs recherches à travers un semblant de galerie, nos explorateurs découvrirent un tombeau en pierre tendre de Bourré qui leur parut plus ancien que les autres. Cette tombe renfermait deux cercueils. Le premier assez grand, contenait le corps d'une personne qui fut identifiée comme étant Marie d'Harcourt, femme de Jean de Dunois, morte en 1464. Sur ce cercueil, et dans sa partie médiane, se trouvaient les débris d'une bière plus petite. La premier cercueil a fléchi sous le poids de la petite bière. D'après les constatations anatomiques du docteur Duchâteau, cette petite bière contenait les ossements d'un enfant mort vers l'âge de 9 ans, sans qu'il soit possible d'en déterminer le sexe.

Jean ou Jeanne ?

Qui donc est cet enfant ? Pourquoi le petit cercueil a-t-il été posé sur celui de Marie d'Harcourt ? Pour les chercheurs, il ne fait pas de doute que l'enfant est un fils de Marie. D'ailleurs, une ancienne tradition locale évoquait bien la présence d'un jeune enfant du comte de Dunois dans la nécropole familiale. Dans son Histoire Généalogique, le père Anselme (ou plutôt ses successeurs les PP. Ange et Simplicien) notent que le comte de Dunois avait eu un fils, Jean d'Orléans, à qui Charles d'Orléans son parrain, donna dix milles écus sur le prix de l'acquisition de Château-Regnault, par acte du 27 avril 1450, où il est nommé fils aîné du comte de Dunois. Il mourut sans avoir été marié. D'après cette affirmation et celle du médecin légiste, il fut conclu que le petit Jean d'Orléans serait mort avant 1463 et déposé le premier dans le caveau familial. Son cercueil aurait été placé sur celui de sa mère, après l'inhumation de celle-ci.

Pourtant, Jean ne figure à aucun moment dans les Testaments rédigés par le comte de Dunois. En outre, l'affirmation du père Anselme repose uniquement sur une communication de Monsieur Lancelot[1], sans apporter d'autre référence. Il nous a semblé intéressant de rechercher plus avant l'identité du jeune défunt.

La Généalogie accorde à Jean d'Orléans, comte de Dunois, deux fils prénommés Jean. Le premier serait l'enfant inhumé à Cléry. Le second serait un bâtard, mentionné dans les comptes du Receveur Général de Normandie en 1492 et 1508.

Deux autres Jean sont aussi mentionnés dans la Généalogie : Jean, bâtard de Dunois, mentionné entre 1517 et 1523, qui serait un fils de François Ier d'Orléans, et Jean d'Orléans, bâtard d'Angoulême, légitimé en 1458 qui serait un fils de Jean d'Orléans, comte d'Angoulême.

Les trois derniers Jean ne peuvent en tout cas avoir été enterrés jeunes à Cléry, puiqu'il est fait mention d'eux bien au-delà de 1463.

Il reste aussi que la communication de Mr Lancelot est assez énigmatique. Pourquoi Charles d'Orléans aurait-il donné dix milles écus à son filleul, sur le prix de vente de sa seigneurie de Château-Regnault au comte de Dunois pour la somme de vingt milles écus d'or (29 mars 1449) ?

Enfin, les chercheurs et historiens réunis à Cléry font l'impasse sur un document capital qu'ils présentent pourtant comme un document important et inédit : le Testament du comte de Dunois et de son épouse Marie d'Harcourt, daté des 3 et 4 octobre 1463.

Dans ce Testament, les époux demandent à être inhumés dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste de N.D. de Cléry, mais ne font aucune allusion à la présence préalable d'un de leurs enfants. Par contre, ils précisent bien : Item veullent et ordonnent lesdits conte et contesse estre achatée la somme de quarante livres tournois de rente au pais de Poictou, pour fondation d'une basse messe laquelle ont fondée et ordonnée estre dite et célébrée chaque jour en l'esglise de Mervent pour le salut de l'âme de leur fille Jehanne, enterrée en icelle églize. [2]

Curieusement, la Généalogie du P. Anselme ne mentionne aucunement l'existence de Jeanne, alors que copie du Testament de 1463 a été exécutée par Mr Lancelot. Les auteurs de la Généalogie ignoraient donc l'existence de ce Testament et tout porte à croire qu'ils ont pu distinguer ce qui n'était qu'un, à savoir Jean, bâtard de Dunois, mentionné jusqu'en 1508. Il n'est pas fait mention de ce Jean dans le Testament de 1463, et pour cause, Marie d'Harcourt ne pouvait reconnaître un bâtard de son mari !

Enfin, dans un Testament olographe daté de 1468, le Bâtard d'Orléans demande à reposer pour l'éternité auprès de son épouse à Cléry, mais ne mentionne aucunement la présence d'un enfant dans le tombeau, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire si cette présence était avérée au point que le cercueil de l'enfant reposât sur celui de sa mère !

Ce fait nous conduit à penser que l'enfant trouvé à Cléry n'y reposait pas encore en 1468 et que par conséquent nous ne connaissons que Jeanne, enterrée à cette époque à Mervent.

Jean de Dunois

Jehan, Bâtard d'Orléans, comte de Dunois et de Longueville, était le fils de Louis d'Orléans (frère de Charles VI) et de sa maitresse Mariette d'Enghien. Compagnon de Jeanne d'Arc, il contribue à la victoire de Patay en 1429, réduit Chartres en 1432 et prend Paris en 1436. Enfin, il combat victorieusement les Anglais à la bataille de Formigny en 1450. Grand Chambellan de France, Capitaine Général pour les Guerres, le Roi lui accorde les seigneuries de Parthenay, Vouvant, Mervent, Secondigny, Coudray-Salbart, Châtelaillon et Mathefelon en 1458. A vrai dire ces seigneuries faisaient parties d'un héritage dynastique revendiqué par Marie d'Harcourt son épouse, qui était fille de Jacques d'Harcourt et de Marguerite de Melun et petite-fille de Jeanne de Parthenay, la soeur de Jean II l'Archevêque, seigneur de Parthenay, décédé sans enfant en 1427. Jehan d'Orléans succédait ainsi à Arthur de Richemont, Connétable de France et Duc de Bretagne, qui venait de s'éteindre et qui, avec l'accord de Jean II de Parthenay, avait reçu ces châteaux du Roi Charles VII en 1424.

Jean de Dunois avait fait de Mervent sa résidence ordinaire lors de ses séjours dans la région. Il avait fortifié et embelli le château en y renforçant les défenses de la Grosse Tour et en y élevant une chapelle, construite sur le modèle de la Sainte-Chapelle de son château de Châteaudun (Eure-et-Loir). C'est au cours d'un séjour du couple à Mervent que leur fille Jeanne trouva la mort, sans doute de maladie, et fût inhumée dans l'église Saint-Médard.

Mervent

La forteresse de Mervent avait été élevée au XIIe siècle par la famille de Lusignan. Elle avait connu plusieurs sièges. En 1214, Jean-sans-Terre essaya de récupérer ses domaines français. Le Roi d'Angleterre débarqué à La Rochelle marcha sur le Poitou et entrepris de conquérir les châteaux de Geoffroy Ier de Lusignan. Mervent fut emporté en 24 heures, le 22 mai 1214, alors que Vouvant parvint à tenir 3 jours. [3]

Lithographie du château de Mervent
Lithographie du château de Mervent issue de la revue Anglo-française, vol. 1, F.-A. Saurin, 1833

En 1241, Geoffroy II de Lusignan ayant pris parti pour son cousin Hugues de Lusignan, adversaire résolu d'Alphonse de Poitiers, frère du Roi, Mervent et Vouvant furent de nouveau assiégés et en mai 1242 attaqués et enlevés par Louis IX (Saint-Louis). [4]

En 1415, c'est Arthur de Richemont qui fait le siège de Mervent et de Vouvant, Jean II de Parthenay ayant pris le parti du duc de Bourgogne. [5]

Toujours en pleine Guerre de Cent Ans, le frère du célèbre La Hire, Pierre Regnaud, profite des vêpres de la Pentecôte 1432 pour s'emparer du château. Arthur de Richemont l'en chassera une semaine plus tard. [6]

Passée l'époque des embellissements dues à Jean de Dunois, le château n'ayant plus de rôle important dans la défense de la région, fût délaissé par ses successeurs. L'ouvrage tomba peu à peu, mais ses ruines impressionnaient encore au milieu du XIXème siècle : L'enceinte du château de Mervent a la forme d'un carré long; il y a dans l'intérieur une vieille tour, qui disparaît sous les ronces et les décombres, et qui est probablement un reste de l'ancien donjon. Par un sentier qui a été pratiqué à l'extérieur, au milieu des broussailles, on parvient à son sommet et, par une crevasse de la voûte, on peut voir un cachot d'une si épouvantable profondeur, qu'on ne peut le regarder sans tressaillir : on l'appelait la tour des oubliettes. [7]

La seigneurie de Mervent sera rattachée au domaine royal en 1694, après le décès de Jean Louis Charles d'Orléans, dernier duc de Longueville. La couronne usait ainsi de son droit de réversion, en raison des donations faites aux descendants de Dunois par divers roi de France.

Il est difficile de savoir aujourd'hui quand le corps de la petite Jeanne fut enlevé de l'église de Mervent pour être déposé dans le caveau familial de N.D. de Cléry. En tout cas, rien n'atteste la présence d'une tombe particulière à Mervent dans les descriptifs du XIXème siècle. Des fouilles dans le sol de cette église seraient les bienvenues. Peut-on penser dans cette attente, que la translation fut faite en 1694, lorsque le château et la seigneurie de Mervent furent intégrés dans le Domaine Royal ? Si rien ne le confirme, rien ne l'interdit !

Francis Moreau
2012

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Sources


P.Anselme, P.Ange, P.Simplicien : Histoire Généalogique et Chronologique de la Maison Royale de France, tome 1er, Paris, MDCCXXVI
Michel Caffin de Mérouville : Le Beau Dunois et son temps, NEL 2003
Robert Garnier : Dunois le bâtard d'Orléans 1403-1468, F.Lanore 1999
L.Jarry : Jean Batard d'Orléans, Testaments, Inventaire et Comptes des Obsèques, H.Herluisson, Orléans 1890
L.Jarry : Les Sépultures de Marie d'Harcourt, Femme du Bâtard d'Orléans, de Jean leur fils et de François II et Louis II, Ducs de Longueville leurs petits-fils, Herluisson, Orléans 1888
La Fontenelle de Vaudoré : Le Château de Mervent, in Revue Anglo-Française, tome 1er, Poitiers 1833
Bélisaire Ledain : Histoire de la ville de Parthenay, Auguste Durand, Paris 1858
Bélisaire Ledain : Savary de Mauléon et le Poitou à son époque, Saint-Maixent 1892
Achille Le Vavasseur : Chronique d'Arthur de Richemont de Guillaume Gruel, Paris MDCCCXC
Alexandre Mazas : Vie des Grands Capitaines Français du Moyen-Age, Eugène Devenne, Paris MDCCCXXIX
E. de Monbail : Notes et croquis sur la Vendée, Robin et Cie éditeurs, Niort 1843

Notes :


[1] Antoine Lancelot, Historien (1675-1740).
[2] L.Jarry, Testaments,p.42.
[3] Fontenelle de Vaudoré, Le Château de Mervent, p.218.
[4] ibid, p.219.
[5] ibid, p.221.
[6] ibid, p.223 Etienne de Vignolles dit La Hire (1390-1443), compagnon de Jeanne d'Arc.
[7] de Monbail,Notes et croquis sur la Vendée,p.54.