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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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La Renaissance Catholique du XVIIe siècle à Lodève

 

Au sortir des Guerres de Religions, le diocèse et la ville de Lodève sont exsangues. Le quartier épiscopal est méconnaissable. La cathédrale est ruinée, sans voûtes, la façade Ouest transformée en citadelle. Le cloître et les bâtiments du Chapitre sont renversés. De nombreuses canourgues sont sans toit. Le monastère Saint-Sauveur n'est plus que ruine, l'église Saint-Pierre n'existe plus. Mais l'occupation Huguenote n'a pas seulement ruiné les monuments, elle a aussi affaibli les institutions ecclésiales, chassé les communautés et désorienté les esprits.

Tout semble perdu alors, quand le catholicisme connaît un extraordinaire et inattendu redressement, désigné sous le nom de Contre Réforme. Des évêques, tels saint François de Salles ou même Richelieu avant d'être ministre, vont réformer leurs diocèses, fonder des séminaires pour l'instruction des prêtres, éditer des catéchismes diocésains, et surtout devenir résidents auprès de leurs ouailles. Des mystiques vont élever les consciences de leurs contemporains en suscitant en eux le goût des choses spirituelles: le cardinal de Bérulle, monsieur Olier, saint Jean Eudes. De nouvelles congrégations religieuses vont voir le jour et d'anciens Ordres seront réformés : La Visitation par Sainte Jeanne de Chantal, le Carmel par Madame Acarie, La Trappe par l'abbé de Rancé, les dominicains par Sébastien Michaëlis. L'assistance aux pauvres ne sera pas en reste avec saint Vincent de Paul; les missions avec saint François Régis. Evangélisation, charité, formation des prêtres et instruction de la jeunesse seront les thèmes principaux de cette Réforme qui conduira à une extraordinaire renaissance du catholicisme français.

famille de Guilleminet
Blason de la famille de Guilleminet,
Source: Armorial Général de France par Charles René d'Hozier

Ce mouvement sera accompagné et parfois même suscité par les autorités laïques, rois, princes gouverneurs. En Languedoc, Henri Ier de Montmorency-Damville [1] et son gendre, Anne de Lévis-Ventadour,[2] respectivement Gouverneur et Lieutenant Général, favorisent la reconstruction des édifices ruinés et encouragent l'installation des nouvelles communautés réformatrices. Trois enfants d'Anne de Lévis seront nommés évêques de Lodève et grâce à ce titre, le père sera un promoteur important du renouveau catholique dans le diocèse. Il le fera en s'appuyant sur le zèle et l'intelligence d'un Vicaire Général hors-norme, Robert de Guilleminet, qui sera aussi un collaborateur efficace de l'évêque Jean de Plantavit de la Pauze.

Robert Ier de Guilleminet 1580-1654 [3]

Robert de Guilleminet est né à Montpellier où son père, Pierre de Guilleminet (1546-1610) exerçait la profession d'avocat avant de devenir Conseiller du roi et Secrétaire des Etats du Languedoc. Sa mère, Marquise Bernard, était la sœur de Robert Bernard, seigneur d'Usclas. Deux des frères de Robert, prénommés tous les deux Pierre, étaient : l'aîné, Commissaire aux Guerres et secrétaire du Prince de Condé (Henri II de Bourbon, gendre d'Henri Ier de Montmorency); le cadet, Greffier aux Etats du Languedoc. Tous appartenaient donc aux Maisons de Bourbon, Montmorency et Lévis, par lesquelles ils devaient leur élévation au service du Roi. [4] Robert de Guilleminet était Aumônier Ordinaire du Roi, chanoine de Lodève et Grand-Archidiacre depuis au moins 1609. L'Archidiacre est le chef du Chapitre de la cathédrale, composé de 13 chanoines qui ont pour mission d'assister l'évêque et d'animer la vie liturgique de la cathédrale. Grâce à son recrutement parmi les familles nobles et aisées du diocèse, l'influence du Chapitre est grande à Lodève où les chanoines sont seigneurs d'un quartier de la ville et de plusieurs villages. La plupart des chanoines sont gradués de l'Université de Montpellier. C'est en 1616 que Robert de Guilleminet devait être élu Vicaire Général du diocèse (le Siège vacant) et administrer celui-ci au nom de François de Lévis-Ventadour, comte de Montbrun et de Vauvert (évêque nommé, mais non consacré, de 1612 à 1622). [5]

Dès 1601, sous l'épiscopat de Christophe de Lestang (1580-1604), les religieux Carmes étaient de retour dans leur monastère de Lodève d'où ils en avaient été chassé en 1573. La même année, une confrérie de Pénitents-Bleus était érigée afin de soutenir les activités religieuses et charitables. En 1611, le Grand Vicaire Raimond Tarrusson avait appelé les Récollets à Clermont-de-Lodève et trois ans plus tard facilité l'établissement d'une confrérie de Pénitents-Blancs à Lodève. L'Ordre des Récollets ou Frères Mineurs Franciscains (Ordo Fratrum Minorum Recollectum) était à l'époque le fer de lance de l'action missionnaire dans notre région. Il était issu d'une réforme des Cordeliers, introduite en France dès 1585, et prônait une observance plus stricte de la Règle de saint François. Les Récollets (du latin recollecti c'est-à-dire les recueillis) étaient puissamment soutenus par le Duc de Ventadour et pressés d'apporter leurs secours religieux à la capitale du diocèse. Il reviendra donc à Robert de Guilleminet, nouveau Vicaire Général, de faire appel aux frères Mineurs Récollets pour évangéliser la ville et y installer une communauté (1616-1617). Leur couvent sera édifié dans le quartier de Villeneuve en 1626 (auj. Boulevard de la Liberté) et leur église, dédiée à saint François, consacrée en 1632.

Robert de Guilleminet va s'attacher à restaurer l'exercice du culte partout dans le diocèse. Il encourage la restauration et l'entretien des églises, corrige ou remplace les curés défaillants, s'efforce de procurer aide spirituelle et matérielle aux plus nécessiteux. Pour défendre les droits de l'Eglise, il n'hésite pas à s'en prendre à ceux qui les ont détournés à leur profit. Il attaque les seigneurs laïcs, qui sous le nom de titulaires confidentiaires, ont usurpé les Bénéfices du clergé. Il doit ainsi se défendre contre le vicomte du Bosc (Pons de Clermont) qui s'était emparé par les armes des Bénéfices du prieuré du Bosc, annexé à l'archidiaconat. Le vicomte sera condamné à mort par le Parlement de Toulouse, sentence qui ne fut sans doute pas exécutée. Robert de Guilleminet est élu député à l'Assemblée Générale du Clergé qui se tient à Paris en 1625. Il y sera chargé de dresser l'état des Ministres (du culte protestant) convertis dans la province de Narbonne. [6]

Au même moment, c'est justement un ancien pasteur réformé qui est nommé sur le siège épiscopal de Lodève. Jean de Plantavit de la Pauze inscrit tout de suite son épiscopat dans la lignée de saint Charles Borromée auquel il dédie sa chapelle privée. [7] C'est le programme symbolique d'un réformateur et d'un mystique. Robert de Guilleminet, en tant que Vicaire Général et Archidiacre du Chapitre canonial, va se mettre sans réserve au service de cet évêque dont il partage largement les idées pastorales. Il avait déjà initié la restauration de la cathédrale (1624-1627) avec le soutien du nouveau duc de Ventadour, Henri de Lévis. C'est désormais avec un grand volontarisme que les deux hommes poursuivent cette œuvre monumentale (1634-1643). En 1625 s'achève la restauration de l'abbaye bénédictine de Saint-Sauveur avec la construction du clocher de l'église abbatiale. L'année 1633 voit le retour des Cordeliers et la reconstruction de leur couvent (à l'angle de la rue de la Sous-Préfecture et de l'avenue de la République). La cohabitation entre anciens Ordres et les nouveaux ne sera pas toujours chose aisée.

Mais la gestion du diocèse n'est pas oubliée. Guilleminet accompagnera son évêque dans toutes les visites pastorales. En 1634 Plantavit fera venir les Ursulines à Lodève, afin d'y prodiguer l'enseignement et l'éducation nécessaires aux filles (installées d'abord rue de Lergue puis rue du 4 septembre). L'église Saint-Pierre est reconstruite à partir de 1636. En 1647, l'évêque et son grand vicaire font appel aux sulpiciens, qui s'installent à Clermont pour y diriger le nouveau séminaire diocésain. Les Messieurs de Saint-Sulpice sont souvent appeler à Lodève pour des services temporaires et des missions d'évangélisation. Plantavit retiré (1648), Robert de Guilleminet collaborera activement, avec le nouvel évêque François Bosquet, à l'établissement des pères Doctrinaires, afin de créer un collège de garçons (1650). Enfin, le Chapitre participe au rassemblement des aumônes destinées à confectionner une nouvelle chasse en argent, pour y contenir les reliques de saint Fulcran. C'est chose faite en 1641, grâce à l'aide exceptionnelle de Marie Félice des Ursins, veuve du duc Henri II de Montmorency (décapité à Toulouse en 1632). [8]

Robert de Guilleminet devait s'éteindre le 16 avril 1654 et reposer dans la chapelle du Rosaire de la cathédrale (chapelle des Archidiacres, aujourd'hui de Notre-Dame).

Robert II Guilleminet 1626-1696

Robert de Guilleminet, deuxième du nom, est le neveu de Robert Ier. Son père, Pierre de Guilleminet l'aîné, est commissaire aux Guerres et secrétaire du prince de Condé (Henri II de Bourbon-Condé [9]). Sa mère se nomme Françoise d'Hébrard. Il est déjà chanoine de Lodève lorsqu'il succède à son oncle en tant qu'Archidiacre et Vicaire Général.

La fonction conserve encore tout son prestige en raison de l'effacement relatif du rôle des évêques durant la seconde moitié du siècle. François Bosquet, illustre prélat, administrateur avisé (il avait été Intendant de Languedoc), ne fit que passer sur le siège épiscopal de Lodève avant de rejoindre celui de Montpellier (1657). Roger de Harlay (1657-1669) fut exact dans son administration, mais laissera l'image d'un épiscopat un peu terne. Jean Armand de Rotundis de Biscarras (1669-1671) ne fit que passer lui-aussi avant son transfert à Béziers. Charles-Antoine de la Garde de Chambonas (1671-1692) fut un évêque assidu à ses devoirs, mais encore une fois, rien de saillant n'a marqué son épiscopat. Du moins, tous ses évêques peuvent-ils se féliciter d'avoir pratiquement éradiqué le protestantisme dans leur diocèse. Lors de la Révocation de l'Edit de Nantes, il ne restait plus que deux petits groupes de protestants : à Saint-André et à Clermont.

Dans ces conditions, le Vicaire Général suppléait le plus souvent l'évêque dans le suivi des dossiers administratifs ou pastoraux. En 1666, Robert de Guilleminet doit enquêter sur un miracle attribué à saint Fulcran. Il authentifie les faits qui se sont déroulés le 28 août. Ils concernent une servante du sieur Figuière, marchand drapier de Clermont : Marguerite Lassale (originaire de Nant), avait perdu la parole suite à une chute consécutive à un étourdissement. Après avoir entendu la messe et communié dans la cathédrale, celle-ci retrouve l'usage de la parole, attribuant ce miracle a l'intercession du saint. Pour l'époque, les faits reconnus devant témoins sont la preuve du miracle (voir note 8).

En 1671, c'est encore Robert de Guilleminet qui prend symboliquement possession du siège épiscopal au nom de Mgr La Garde de Chambonas.

Robert de Guilleminet décèdera à Montpellier le 17 février 1696.

La famille de Guilleminet s'implantera à Lodève à la suite de Pierre Guilleminet de Fabas et de son épouse Isabeau de Virasel. Leur fils Jean de Guilleminet (1643-1714) y exercera la profession d'avocat. Un autre fils, Pierre de Guilleminet (1636-1712), sera prêtre et prieur de Buzignargues au diocèse de Montpellier. Deux fils de Jean et de Marie Castel, sa seconde épouse, seront moines bénédictins à l'Abbaye de Saint-Sauveur : Dom François de Guilleminet, infirmier de la communauté (1692-1751) et Dom Pierre de Guilleminet, sacristain et syndic de l'Abbaye (1701-1760). Quant à un autre fils, Michel (né en 1698), il obtiendra la Régie du sel et du tabac à Bédarieux, il sera le père d'un martyr de la Révolution : Jean Antoine de Guilleminet. Les armoiries de la famille étaient De gueules, au chevron d'or, accompagné en chef de deux maillets et en pointe d'un rencontre de taureau, le tout de même.

Le Bienheureux Jean-Antoine de Guilleminet, prêtre et martyr 1738-1792

Jean-Antoine de Guilleminet est né à Bédarieux (Hérault), de Michel de Guilleminet et de Françoise Seneque. En 1758 il est fait chanoine de l'abbaye de Joncels, puis part pour Paris en 1777 où il devient vicaire de l'Eglise Saint-Roch. Pendant la Révolution il résidait dans la capitale avec un compatriote de Nîmes, Charles-Régis Mathieu de la Calmette, comte de Valfons. Au moment des évènements du mois de septembre 1792, tous les deux se trouvaient détenus à la prison des Carmes depuis le 10 août, avec 150 autres prêtres. Tous avaient refusé de prêter le serment à la Constitution Civile du Clergé qui tentait de créer un Eglise indépendante de Rome. Au cours de la journée du 2 septembre, la populace s'est ruée sur la prison et a commencé le massacre des prisonniers, avant même que les exécutions soient organisées par le commissaire de section du Luxembourg, le sinistre Jean Denis Violette. 116 prêtres et laïcs seront exécutés sommairement en raison de leur foi et de leur fidélité à l'Eglise Romaine. Ils seront béatifiés en 1926 et leurs ossements placés dans une chasse en verre, déposée au couvent des Carmes, aujourd'hui Institut Catholique de Paris.

Pierre François de Guilleminet 1691-1755

Une des branches montpellieraines de la famille Guilleminet s'illustrera elle aussi avec Pierre François de Guilleminet, mathématicien et astronome. Fils de Joseph Etienne de Guilleminet et de Anne de La Roche, Pierre François sera membre de la Société Royale des Sciences de Montpellier (fondée en 1706). Il participera activement à l'établissement de la carte du Languedoc (1725-1785). Celle-ci est plus qu'une carte géographique, puisqu'elle comporte des données topographiques ainsi que sur les climats, les vents, les températures, la salubrité, la nature des sols, etc... En 1751, il participe également au réseau mis en place par Delisle pour la détermination des parallaxes de la Lune et de Mars. Il est enfin avec Danysy, l'un des fondateurs de l'Observatoire de la Babote (1739-1793).

Epanouissement du Catholicisme

D'une prébende canoniale au martyr des Carmes, l'histoire de la famille de Guilleminet à Lodève est un témoignage saisissant du renouveau catholique qui succède au fanatisme des guerres civiles et au progrès de l'irréligion qu'il a suscité. Le renouveau de ferveur qui se manifeste dès le règne de Henri IV ne concerne pas seulement le clergé, mais aussi les laïcs, grâce à la prédication des Récollets. Le succès des confréries pieuses (Pénitents Bleus et Blancs) en est le meilleur témoignage, tout comme l'enthousiasme manifesté pour la reconstruction de la cathédrale et des sanctuaires ruinés. Enfin, l'établissement de nombreuses congrégations religieuses à côté des anciens Ordres, [10] donnera à la ville de Lodève un aspect religieux, voire clérical, caractéristique d'une cité épiscopale et industrieuse, qui perdurera au delà même de la période révolutionnaire.

Francis Moreau
2011

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Notes :


[1] Henri Ier de Montmorency (1534-1614), Connétable de France
[2] Anne de Lévis-Ventadour (1569-1622)
[3] né en 1594, mort en 1696 d'après le Dictionnaire de Biographie Héraultaise, Pierre Clerc, NPL 2006, qui confond l'oncle et le neveu.
[4] Les Domestiques commensaux du Roi de France au XVIIe siècle, Sophie de Laverny, CRM, Paris-Sorbonne 2002, pages 341-342
[5] Evêques nommés sans consécration parce que trop jeunes : Charles de Lévis-Ventadour (1604-1607), François de Lévis-Ventadour (1612-1622), Anne de Lévis-Ventadour (1622-1624) futur Archevêque de Bourges.
[6] Collection des Procès Verbaux des Assemblées Générales du Clergé de France, Paris MDCCLXVIII, tome second, page 560
[7] Ernest Martin, Histoire de la Ville de Lodève, Montpellier 1900, Tome 2, page 133
[8] Les Reliques de S. Fulcran de Lodève par l'Abbé H. Reynis, Lodève 1861, pages 38 à 44
[9] Duc de Montmorency en 1633 (après la mort de son beau-frère), il est le père du prince de Conti (1629-1666) qui fut un temps protecteur de Molière.
[10] Il existait alors 5 couvents d'hommes (Bénédictins, Carmes, Cordeliers, Récollets, Doctrinaires) et 1 de femmes (Ursulines)