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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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De Luteva à Lodova

 

La cité des Lutévains (habituellement comptés au nombre des Volces Tectosages) correspond à peu près à l'ancien diocèse de Lodève dont les limites ont été fort bien décrites par Emile Appolis. [1] Pline l'Ancien (23-79) la range au nombre des cités (oppida) relevant du Droit Latin en précisant : « Lutevani qui et foroneronienses » les lutévains appelés aussi foronéroniens. (Histoire Naturelle III c.4).

Pour de nombreux auteurs, il s'agit du forum Neronis cité par Ptolémée dans son traité de géographie (II c.9). Ce n'est pas l'opinion de la majorité des historiens qui veulent voir Forum Neronis à proximité du Mont Ventoux, dans Carpentras ou bien Forcalquier. (A ce sujet on peut se référer à Johann Jacob Hofmann dans son Lexicon Universale p. 298 et 350).

Sans doute faut-il faire la distinction entre le forum Neronis de Ptolémée et le foroneronienses de Pline. Dans le second cas, il ne s'agirait probablement que d'une allusion à l'existence chez les Lutévains d'un centre commercial (un marché) suffisamment important à l'époque de Pline pour imprimer chez ces derniers une identité particulière : les foronéroniens. La rareté des découvertes archéologiques faites sur le site de la ville médiévale de Lodève ne permettent pas de situer ce forum neronis avec précision. [2]

Mais revenons-en aux Lutévains et à Luteva. La plus ancienne mention de Luteva est une inscription lapidaire du second siècle de notre ère, conservée au Musée Archéologique de Béziers. Nous suivons ici l'interprétation la plus communément admise : « colonia Claudia Luteva ». [3] Cette mention de l'empereur Claude (41-54) corrobore l'idée émise par les archéologues d'une création post-augustéenne de la ville, sur une base territoriale essentiellement politique et administrative et non point démographique et économique.

Voilà qui nous conduit au second document conservé dans les archives de l'église de Lodève, une charte datée de l'an 999 et signée de la main même de saint Fulcran[4]. Par cet acte, l'évêque donne un alleu « qui est comitatu Lutevensis ». Sans doute, ne faut-il pas prendre au pied de la lettre le terme comté, car à l'époque Lodève est dominée par des vicomtes. Mais il s'agit bien en tout cas de marquer le caractère administratif de la cité comitatu ou encore évêché « episcopus gratia Dei sedis Lutovensis Ecclesiæ » (copie d'une charte de 975). [5]

Neuf siècles après Pline, le nom de la ville est toujours composé du lut gaulois (boue). Le « o » de lutovensis étant le produit d'une évolution graphique due aux multiples transcriptions des copistes successifs.

Peu de documents authentiques nous sont parvenus ensuite, mais dans les chartriers monastiques et épiscopaux, entre 804 et 1210 la forme lute (Luteve, Luteva) ou luto (Lutovense, Lutovensi) est très majoritairement employée (au moins 31 fois pour lute et 25 fois pour luto dans le cartulaire de Gellone).

Ce n'est que par un glissement très progressif que lute va céder la place à lodo. La première mention de cet ordre se trouve dans un document de 1122 : « dominus Raymundus, Lodovensis episcopus » (cartulaire de Lodève). Quant au mot Lodova il apparait pour la première fois en 1153, dans le même cartulaire. Pendant un siècle, les deux formes Luteve et Lodova vont coexister ensemble. En 1248 encore, alors qu'à Lodève même la forme Lodova l'a emportée, on trouve une mention de « Guillaume de Luteva » dans un cartulaire d'Ile-de-France. [6] En 1265, le copiste des Tables de Peutinger hésite encore et écrit « Loteva » à la place de Luteva, sans aller jusqu'à Lodeva. Il sera d'ailleurs repris presque systématiquement par les rédacteurs du Notitia Provinciarum Galliarum. [7]

Cette lente évolution (1 siècle) n'a bien sûr rien à voir avec la rupture brutale imaginée par l'évêque Plantavit de la Pause qui l'attribue à une décision du roi Louis VIII « non Luteva, sed Lodova a nomine suo Lodoïco, seu Lodovico, quasi Lodovicea ». [8]

Plus sobrement, l'évêque Bernard Gui au XIVe siècle se contente de prendre acte du changement, sans se retenir cependant de comparer boue et noblesse : « Lodova civitas, que antiquitus vocabatur Luteva .... la cité de lodève fut à tel point illustrée qu'on peut, après le nom ancien de Luteva, sous lequel, comme une noble déchue, elle s'était longtemps cachée, la dire anoblie »[9].


Francis Moreau


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Bibliographie :


E.Appolis, Le diocèse civil de Lodève, imp.coop.du Sud-Ouest, Albi 1951
cartulaire de Gellone,publié par Alaus, Cassan et Meynial, Montpellier 1898
G.Combarnous, Index des noms de lieux et de personnes dans le cartulaire de Gellone, Chalaguier Clermont l'Hérault 1975.
P.Garmy, Th.Panouillères, L.Schneider,Mais où est donc passé Luteva ou géopolitique d'une capitale improbable, mis en ligne sur Archives-Ouvertes
F.R.Hamlin, Les noms de lieux du département de l'Hérault,imp.Maury, Millau 1983
H.D'Arbois de Jubainville, Recherche sur l'origine de la propriété foncière et des noms de lieux habités en France,E.Thorin éditeur, Paris, 1890
E.Martin, Histoire de la ville de Lodève, Montpellier 1900.
E.Martin, cartulaire de la ville de Lodève, Lacour Nîmes 1998
H.Vidal, Un évêque de l'an Mil Saint Fulcran évêque de Lodève, Quick Print Montpellier 1999

Notes :


[1] E.Appolis Le Diocèse Civil de Lodève p. 3-10
[2] P.Garmy,Th.Panouillères,L.Schneider,Mais où est donc Luteva ?
[3] E.Martin, Histoire de la ville de lodève, tome 2 note 1 p.313-320
[4] E.Martin, op.cité,note IV p.386 et H.Vidal Saint Fulcran, p.169-171
[5] H.Vidal, op.cité, p.133
[6] c. N.D. de la Roche, acte 18, p.448
[7] E.Martin, op.cité,tome 1 p.311
[8] E.Martin, op.cité, tome 1 p.310
[9] E.Martin, op.cité, note V p.424