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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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Un saint très politique

 

Le culte rendu par la cité de Lodève à son évêque saint Fulcran trouve son origine dans la piété et l'incroyable détermination de l'un de ses successeurs : Pierre Raimond de Montpeyroux (1207-1237).

Évêque féodal

Celui-ci arrive à Lodève dans des circonstances dramatiques. Son prédécesseur, Pierre Frotier, vient d'être assassiné. Nobles et bourgeois ont armé les factieux afin de revendiquer une plus grande autonomie des instances communales. C'est aussi l'époque ou quelques âmes éprisent d'idéal rejoignent le mouvement cathare. Eux aussi trouvent assitance dans les petits seigneurs rebelles à l'autorité de l'évêque.

Une de ses premières tâches sera de rétablir l'ordre. En 1208 il préside en personne au supplice et à l'exécution des assassins de Pierre Frotier. Il lui faut aussi affirmer sa suzeraineté sur des vassaux indociles. Il reçoit le soutien des délégués envoyés par l'Abbé de Cîteaux (Arnaud Amaury) pour régler une querelle entre les moines de Saint-Sauveur et lui au sujet de l'élection de l'Abbé. Sa prééminence sur les moines dans le choix de leur Abbé est confirmée (1209). La même année, il obtient la soumission d'Aimeri de Clermont qu'une sentance condamne à aller combattre les Maures d'Espagne pendant un mois. En octobre 1210, Philippe Auguste lui confirme la donation des droits régaliens faite à ses prédécesseurs ainsi que le droit exclusif de frapper monnaie. La même année, il assiste à Saint-Gilles à la réconciliation de Raymond VI de Toulouse après le meurtre du légat Pierre de Castelnau. Car Pierre Raimond s'implique aussi fortement dans la croisade anti-cathare. C'est un proche de l'ancien Abbé de Cîteaux, Arnaud Amaury, et il est présent lorsque celui-ci, nommé archêque de Narbonne, reçoit l'Hommage du vicomte Aimeric (1212). Cette implication vise un double but: préserver ses ouailles, mais surtout préparer son affranchissement de la tutelle des comtes de Toulouse afin de se placer sous la protection du seul Roi de France. Dans cette optique, il ne ménagera pas sa peine. En 1213 il assiste à la bataille de Muret qui se termine par la mort du Roi d'Aragon. En 1214, il participe au concile de Montpellier et voit avec satisfaction Raimond de Toulouse dépouillé de son comté au profit de Simon de Montfort. En 1225, le Roi Louis VIII lui confirme la possession du comté de Montbrun et des droits attachés. En 1226, il est présent au concile de Narbonne réuni pour condamner encore une fois les cathares. Evêque, mais aussi seigneur féodal, Pierre Raimond reçoit l'Hommage de Pierre Bermond de Sauve (petit-fils de Raimond VI) pour ses possessions dans le lodévois, en particuliers le château de Madières et le village de Ceyras, cela se passait le 25 juin 1223 à Montdardier.

Saint Fulcran

Evêque à poigne, il se soucia aussi de légitimer son action en s'appuyant sur l'exemple d'un autre évêque de sa trempe, Fulcran évêque de Lodève de 949 à 1006. La vie de Fulcran était connue et lue dans les monastères. Elle soulignait les mérites et la sainteté d'un homme charismatique et intègre. Mais pour Pierre Raimond, il importait de donner un volet politiquement exemplaire à cette vie qui fût aussi consacrée en grande partie à la lutte contre les revendications féodales. Il décida donc de promouvoir avec beaucoup de détermination la « Vita » commandée à Pierre Lélut (Peire Eleit), abbé de Mazan, par son prédécesseur Raimond Guilhem de Montpellier (1187-1201). C'est une vie très politique qu'avait écrit Pierre Lélut, consacrée implicitement à réfuter les thèses cathares et à minimiser le rôle des féodaux, petits (les seigneurs de Gibret) ou grands (les vicomtes de Lodève ou le comte de Rouergue).

Translation

La nouvelle Vie servit à préparer la cérémonie de la Translation qui eu probablement lieu le jeudi avant l'Ascension 1209 . La cérémonie fût sans aucun doute grandiose, en présence de l'évêque de Béziers, Renaud de Montpeyroux, qui allait bientôt porter l'ultimatum des croisés aux assiégés de Béziers (juillet 1209). Etaient Présents aussi l'Abbé de Saint-Sauveur de Lodève et Maître Thédise Baldi, délégué du Pape.

Déjà, le tombeau de Fulcran était l'objet d'un culte populaire. De nombreux miracles avaient eu lieux après sa mort. Mais personne n'imaginait en ouvrant le sarcophage « retrouver entièrement intact et totalement incorrompu et conservé sans dommage » le corps du bienheureux. On imagine l'étonnement des témoins et le caractère particulièrement émouvant et grandiose de la cérémonie.

Le corps du saint, revêtu des habits pontificaux est assis dans une chaire et offert à la vénération des fidèles avant d'être disposé à l'intérieur d'une grande excavation dans le mur à droite en entrant dans la chapelle Saint-Fulcrand. Cette cérémonie se perpétue de nos jours, remaniée depuis la destruction du corps par les protestants en 1573. On imagine aisément l'effervescence de ce jour, la foule des lodévois et des pèlerins qui s'approche de la momie, participe à la messe, chante sans interruption cantiques et litanies. L'évêque qui officie en grandes pompes est entouré des chanoines et d'un clergé nombreux. Tous les seigneurs du diocèse sont également là. La présence de Maître Thédise, représentant du Pape Innocent III, donne un éclat tout particulier à la cérémonie. Maître Thédise est arrivé dans la région au mois de mars, avec le légat Milon, pour préparer la croisade contre les albigeois.. Cette Translation est en quelque sorte le premier acte, symbolique, d'une croisade qui va connaître bien des épisodes moins festifs et plus sanglants hélàs.

Dans un tel contexte, si l'élévation de saint Fulcran apparaît de nature à conforter la foi des fidèles, elle a pour objet aussi de montrer à tous la puissance du seigneur évêque, pasteur et chef du diocèse et de la ville de Lodève.

Monnaie

Evêque et chef temporel, c'est ainsi qu'il faut également interpréter la figure de Fulcran que Pierre Raimond fît graver sur les deniers lodévois. Tous portent le nom de « Fulcran », quelques uns le mot « sanctus ». La pluspart portent dans le champ un buste mitré de face avec la légende « eps:lodove » (évêque de Lodève). Habituellement à cette époque, et particulièrement dans le Midi, lorsqu'un saint est représenté sur une monnaie, son buste coupe la légende par le bas. Rien de tel pour la monnaie lodévoise ou le buste de Fulcran ne coupe pas la légende. Pour Etienne Cavalié (Les monnayages ecclésiastiques en France, Xe-XVe siècle, thèse de l'Ecole des Chartes 2004), ce fait suggère que Fulcran est ici représenté beaucoup plus comme évêque que comme saint. Singularité liée à la rédaction contemporaine d'une Vie (par Pierre de Millau) et à la volonté manifeste de l'évêque Pierre Raimond de mettre en avant l'action politique de Fulcran, confronté à des seigneurs entreprenants, situation identique pour lui-même, dans un contexte politique et religieux pour le moins mouvementé.

Culte

Le culte à saint Fulcran survécut aux vicissitudes de ce temps de conflits et était même reconnu par le Pape Nicolas IV en 1290. Une confrérie fût instituée en l'honneur du saint (1471). Ses membres, appelés « los focrans » avaient pour coutume de faire brûler pendant les divers offices solennels de chaque année, un grand nombre de cierges placés devant le corps saint. Tombée en désuétude, elle connut une résurrection éphémère en 1933. Après les travaux exécutés par l'évêque Jean de Corguilleray dans les années 1480, le corps placé dans une chasse fût exposé au centre de la chapelle Saint-Fulcrand et protégé par des grilles.

En 1573 on l'a vu, les protestants extraient la momie de sa chasse. Dépouillé de ses ornements, trainé dans les rues, le cadavre fût dépecé et les restes vendus, brûlés ou jetés à la rivière. Des catholiques parvinrent à acquérir des fragments du corps, ce sont ceux qui composent les reliques d'aujourd'hui : trois doigts de la main gauche, un os de la jambe, une partie de l'épaule, un lambeau de peau du ventre et un gant de cérémonie. Jusqu'à la Révolution, le 4 juillet, une procession expiatoire suivait dans la ville le chemin parcouru par la dépouille de saint Fulcran. Par contre, la fête de la Translation est toujours célébrée le dimanche avant l'ascension, accompagnée par la solennelle procession des reliques. Au XIXe siècle, l'usage fût institué également de célébrer tous les jours le souvenir de la mort du saint, le 13 février 1006, par les treize coups du glas qui suivent l'Angélus du soir.

L'évêque seul seigneur

Dans le contexte des troubles de l'Occitanie au XIIIe siècle, la Translation de saint Fulcran nous semble relever au moins autant de la politique que de la foi. Elle illustre parfaitement le mouvement d'alors vers un resserrement des institutions autour du Pape et autour du Roi. Tout cela au détriment des seigneuries féodales qui se voient contraintes de remettre une bonne partie de leurs prérogatives entre les mains de l'évêque, dépositaire effectif mais temporaire, des pouvoirs du Pape et du Roi.

En 1255, l'évêque Guillem de Cazelles se plaignait de voir « le sénéchal, le baile, les viguiers, les juges et autres officiers de la cour du seigneur roi lancer des citations, enquêter sur les crimes et les condamner, lever par la force et l'intimidation des taxes illicites, requérir des chevauchées » à l'intérieur des domaines ecclésiastiques. La lutte d'influence entre l'évêque et le Roi allait encore durer quelques décennies. En 1302, Ithier, se déclara exempt du serment de fidélité envers le Roi. En 1308, les fourches patibulaires élevées par les gens du Roi furent détruites et remplacées par les fourches de l'évêque. A Lodève et dans le diocèse, jusqu'à la Révolution de 1789, l'évêque restera sans aucun doute le seigneur dominant et incontesté. La haute figure de saint Fulcran, au delà des propositions de piété qu'elle inspire, restera toujours l'emblème de la puissance temporelle des évêques et d'une Eglise triomphante. Pierre Raimond aurait pu reprendre, presque au pied de la lettre, ces propos du Pape Innocent III dans le Dictatus papae : « Nous avons été institué prince (dans notre diocèse)... avec le pouvoir de renverser, de détruire, de dissiper, d'édifier et de planter. »

Les Romieux de saint Fulcran

De bonne heure, le tombeau de saint Fulcran devint objet de pèlerinages, bien avant même la translation du corps hors du tombeau primitif. C'est ainsi que la Vita Prima, écrite vers 1150, raconte la guérison d'un boiteux venu se prosterner devant la tombe du saint. Peu de temps après, ce fut le tour d'un infirme de l'albigeois. Celui-ci avait été jusqu'à Rome sur le dos d'une bête de somme afin d'y implorer les apôtres Pierre et Paul. Mais ceux-ci étaient restés sourds à ses misères. Sur le chemin du retour, le malheureux s'arrêta à Lodève la veille de la solennité du saint évêque. Alors que fatigué, il s'était endormi devant tout le monde, il vit saint Fulcran en rêve qui le priait de proclamer les louanges de Dieu pour la grâce de sa guérison. S'agrippant au sarcophage qui contenait les cendres du bienheureux, il pût se relever et aller rendre grâce à l'autel de Saint Geniès. A la même époque toujours, c'est une vieille femme aveugle qui retrouve la vue et qui choisit de demeurer près du tombeau jusqu'à sa mort. Et c'est encore un enfant malade amené par ses parents le jour de la fête de l'église qui retrouve miraculeusement la santé.

Pendant des siècles, ce sont donc des milliers de pèlerins qui vinrent honorer et supplier le grand évêque lodévois. La plus grande partie des témoignages qu'ils ont laissés a malheureusement disparu lors des troubles de 1573. Le dernier miracle en date eut lieu en 1931. L'heureuse bénéficiaire en fût une dame de Béziers, atteinte d'un cancer du sein, qui entreprit un pèlerinage auprès des reliques en plein hiver. De retour chez elle, toute trace du mal était effacée, vingt années après, elle pouvait encore témoigner de sa guérison miraculeuse.

C'est donc avec raison que l'on peut conclure comme l'hymne des Vèpres de la Translation :

« Longtemps tes membres, ton corps entier Furent honorés par les voeux, les prières d'un peuple pieux. Ce précieux trésor Fut la sauvegarde de Lodève. »

Francis Moreau
13 février 2008

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Sources :


G. Alzieu, Une nouvelle vie de saint Fulcran de Lodève, dans Etudes sur l'Hérault 1988
Anonyme, Manuel du Romieu à Saint Fulcran, Imp. de la Charité, Montpellier 1950.
M.H. Fisquet, La France Pontificale, Montpellier 2e partie, Lodève, Etienne Repos Paris.
D.F. Hebrard, Il y a mille ans Saint Fulcran dans Un Diocèse Languedocien, imp. Maury, Millau 1975.
H. Vidal, Un évêque de l'an Mil Saint Fulcran, Société Archéologique, Quick Print Montpellier 1999.

A consulter aussi, Numismatique médiévale: Les deniers épiscopaux de Lodève