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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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De la boutique au palais.... les ancêtres du cardinal de Fleury

 

En 1401, Charles VI le Fol étant roi de France, un certain Jehan Floris, et son épouse Alayssa demeurent à Lodève où ils y possèdent une maison « el cayre de la Bocaria » et une autre « al teron » [1]. Jean Floris meurt avant 1408, à cette date son épouse est seule et abandonne ses biens à un certain « Jehan G » qui était peut-être son frère. Parmi ceux-ci on dénombre « 1 moli drapier a la pila del portalet » [2].

Les Fleury à Lodève

Façade de l'Hôtel de Fleury
Hôtel de Fleury à Lodève, photo Jacques Mossot

Les Fleury, réapparaissent dans les compoix (cadastres où sont détaillés les biens immobiliers assujettis à la taille) à partir de 1540, avec Jean Fleury qui possède une vigne complantée d'oliviers « al Cambo » [3]. En 1560 nous y trouvons les frères Etienne et Jean Fleury, ce dernier possédant une maison à la « carrière dreche del pont de Lergue » et une seconde encore à la « carrière dreche del nasturelz », les deux maisons appartenant précédemment à noble Thomas de Forès, seigneur de Carlencas [4]. Jean Fleury peut être identifié à celui déjà cité en 1540, puisqu'on trouve dans ses possessions la vigne du tènement « al Cambo » ayant précédemment appartenue aux héritiers de Pierre Passerieu. Nous retrouvons toujours Jean et Étienne Fleury en 1586, puis en 1589, où les héritiers de Jean possèdent une boutique de draperie rue de Lergue ainsi qu'une maison à la rue « del Boutet », alors qu'Étienne tient une autre boutique à la rue de la Sabaterie Grosse, (elle sera vendue en 1606) [5].

Dans le même document, qui couvre les années 1589-1613, il est aussi fait mention de Pierre Fleury « receveur » , qui possède à Lodève une maison, laquelle appartenait auparavant à Bonne de Cartailhat épouse de Thomas de Rosset vieux (mort en 1589); deux boutiques (avec pâtu et pigeonnier); ainsi que la maison de la rue Notre-Dame, actuel « Musée Fleury », acquis de noble Thomas de Rosset jeune le 16 février 1607 [6]. Ce Pierre Fleury n'est autre qu'un des fils de Jean et il sera le grand-père du cardinal.

Jean Fleury avait épousé Jeanne Peitavy, la fille d'un marchand [7]. Il possédait une maison, à la rue du Pont de Lergue, achetée à Jacques Albesquier. Il en avait une autre au tènement d'Alban et une vigne à Cambo, autrefois à Pierre Passerieu. Il tenait aussi boutique à la rue de Lergue et possédait une maison à la rue « del Touretz », acquise du notaire René de La Villette. De son mariage avec Jeanne Peitavy, naquirent quatre enfants : une fille, Hélix, qui devint la femme de René de La Villette, et trois fils, Guillaume, Michel et Pierre [8]. Dans les actes du conseil de ville de l'année 1577, il est cité comme conseiller politique [9]. La possession d'un moulin drapier par son aïeul Jehan Floris, laisse supposer que Jean Fleury tenait une boutique de drap.

Depuis longtemps, la draperie est une industrie importante pour Lodève. Le drapier, comme l'apothicaire, fait partie des plus grosses fortunes de la ville. Avec le temps, ces marchands et fabricants passeront presque tous du statut honorable de « bourgeois » à celui de « nobles », après le rachat de nombreuses seigneuries abandonnées par l'évêque et par les vieilles familles féodales appauvries à la suite des guerres de religion.

Michel Fleury, l'un des trois fils de Jean, est lui-même désigné comme « bourgeois » . Il avait épousé Marie de Madières, de la famille noble des Madières d'Aubaygues, une des plus anciennes du Languedoc, dont il eut trois enfants [10]. L'un d'eux, Jean, se destina à la carrière des armes. Qualifié de « capitaine » il demeurait rue Cavalerie dans une maison qui jouxtait le rempart. En 1681 il épousa Marie Chalon, dont le père, Antoine, était maître de musique de la cathédrale [11].

Guillaume, le fils aîné de Jean Fleury et de Jeanne Peitavy, fut d'abord clerc dans l'étude de son beau-frère René de La Villette, avant d'acheter l'office de contrôleur des tailles du diocèse de Lodève et receveur de celui de Saint-Pons [12]. En 1627 il est consul de la ville de Lodève. Il épouse Françoise de Bassur avec qui il aura au moins deux enfants: Pierre et Jean. Pierre succède à son père Guillaume, en tant que conseiller du roi et contrôleur des tailles du diocèse. Le 6 juillet 1637 il épouse Françoise de Jolly. Pierre meurt en 1642 et est enterré dans la chapelle qu'il avait fondée dans l'église des Carmes. Il aura eu trois enfants légitimes, Grasinde, Pierre et Françoise, cette dernière naîtra après le décès de son père, et un quatrième, né hors mariage, dénommé Jean Bastide. Grasinde, née vers 1640, épousera en 1667 Charles Gaules, greffier du diocèse. Elle signe certains actes Grazinde de Fleury de Lodève [13]. Le père de Charles Gaules était chirurgien. La famille gardera l'office de greffier pendant près d'un siècle.

Pierre Fleury: l'ancêtre ambitieux

Pierre, le troisième fils du couple Fleury/Peitavy, se tourne très tôt vers les métiers d'office et achète en 1596 celui de receveur des décimes à laquelle s'ajoutera en 1607 la charge de receveur des tailles du diocèse de Lodève. La fortune du nouveau receveur grossit à vue d’œil ce qui lui permet d'épouser Lucrèce de Rosset, la sœur du juge royal de Gignac, Thomas de Rosset [14].

Thomas de Rosset (jeune) était de noblesse récente, son ancêtre Philippe Rosset était marchand drapier à Lodève et possédait un « hostal » à la rue Notre-Dame dès avant 1438. Le père de Thomas (jeune), prénommé Thomas lui-aussi, avait épousé Bonne de Cartailhat. Consul de Lodève en 1578 il devait mourir en 1589. Thomas de Rosset avait besoin d'argent pour soutenir sa charge de juge et c'est sans difficulté qu'il vendit à son beau-frère l'hôtel de Rosset (l'hostal de son aïeul), sis rue Notre-Dame, majestueux immeuble où devait naître en 1653 le futur cardinal de Fleury [15].

L'acquisition de cet immeuble de prestige eut lieu le 16 février 1607. Devenu dès lors le personnage le plus en vue de la cité, Pierre Fleury cumule toutes les fonctions lucratives. Outre les charges de receveur des décimes et des tailles, il possède désormais le greffe de la ville et viguerie de Gignac, la ferme de l'assiette du diocèse, et devient enfin trésorier général en la généralité de Montpellier [16].

Le 20 mars 1630, par devant Maître Jacques Ambierles notaire royal au lieu de Gignac, Pierre Fleury achète à Jean de Lhom les places et seigneuries de Dio, Valquières et Vernazoubres pour la somme de vingt-neuf mille livres [17].

La seigneurie de Dio

château de Dio
Cour intérieure du château de Dio

La seigneurie de Dio et son château étaient fort antiques. Grégoire de Tours (538-594) appelle le lieu « Déas » dans son Histoire des Francs. Il est aussi fait mention de la « villa Diano » dans le « testament » de l'évêque Fulcran de Lodève, daté de l'an 988.

Au Moyen-Age le site appartenait aux Boussagues avant que la fille d'Aymeri de Boussagues et de Jeanne d'Anduze, Jeanne de Boussagues, n'épousât Amalric III de Narbonne, baron de Talairan. Leur fille, Marsibilis de Narbonne devait épouser Bertrand de Penne, d'une noble famille de l'albigeois. Marsibilis vend le château de Dio le 12 mai 1408 à Pierre de Lestang, seigneur de Saint-Martin-du-Bosc.

A la fin du XVIe siècle, il était entre les mains d'Aldonce de Bernuy, comtesse de Montgomery et de Clermont, veuve de Gui II de Castelnau-Clermont-Lodève, tué en 1580 pendant la prise de Cahors par les troupes d'Henri de Navarre, le futur Henri IV. Elle avait épousé ensuite Jacques II de Montgomery qui fut Gouverneur de Castres en 1585. Aldonce vend le domaine, en 1602, à Jean de Lhom, trésorier général de France et intendant des finances de Montpellier.

De « Fleury » à « de Fleury »

L'acquisition de Dio, son mariage avec Lucrèce de Rosset, bientôt le mariage de sa fille Françoise avec Hercule de Thézan, seigneur et baron de Pérignan, Montblanc, Saint-Geniès, Caussiniojouls et Montady, permettent à Pierre Fleury d'ajouter la particule à son nom, de se dire « noble » et de vivre en seigneur. Pierre de Fleury meurt à Lodève le 22 octobre 1642 et est inhumé dans le cloître de la cathédrale [18].

Son fils aîné, Pierre Moïse recueille, avec l'héritage paternel, les droits à la particule et achète le 5 janvier 1651 la baronnie de Pérignan à son beau-frère de Thézan [19]. Il devient président et doyen des trésoriers généraux de France. Il ne se mariera pas et répartit par testament sa fortune et ses offices entre ses neveux [20].

Le fils cadet de Pierre, Jean de Fleury, avait reçu de son frère aîné la charge de receveur de la ferme de l'assiette du diocèse. Il s'intitule dans les actes « noble Jean de Fleury, seigneur de Dio, Valquières et Vernazoubres », titres qui lui permettent de prétendre à une brillante alliance. C'est chose faite le 11 janvier 1650, quand il épouse Diane de la Treilhe [21], fille de Jacques de la Treilhe-Fozières et d'Hélène de Sarret, veuve en premières noces, de Henry de Clermont du Bosc. Les La Treilhe, seigneurs de Fozières, formaient une des familles les plus estimées de la province.

L'union de Jean de Fleury et de Diane de La Treilhe fut particulièrement féconde. En quatorze années onze enfants vinrent au monde : Hélène (1651); Gabriel (1652); André-Hercule, le futur cardinal, (1653); Henry (1655), qui devint Trésorier Général de France en la généralité de Montpellier et intendant des gabelles du Languedoc; Anne (1656); Isabeau (1658); Jean (1659); Marie (1661), qui épousa Bernadin de Rosset en 1680, de son mariage sortit la tige des futurs ducs de Fleury; Jeanne (1662); Joseph (1663), qui se fit prêtre; et Diane (1666), qui entrera au couvent des Ursulines de Lodève, dont elle devint supérieure.

Diane de La Treilhe utilisera avec profit ses propres relations familiales avec les Vissec de Latude, et surtout les Rosset pour ouvrir les portes de Montpellier à ses enfants, André Hercule tout particulièrement. Jean de Fleury s'attachera, quant à lui, à agrandir la demeure de la rue Notre-Dame pour la transformer en un véritable hôtel particulier.

Les protecteurs

Thomas de Rosset était associé à l'activité culturelle de la noblesse de robe et de la finance de Montpellier. Son épouse, Gabrielle de Gévaudan, était la sœur de Jeanne de Gévaudan, comtesse de Ganges et maîtresse en titre du cardinal de Bonzi. C'est par leur intermédiaire que la famille Fleury confie le jeune André-Hercule à la protection de Pierre de Bonzi, d'abord évêque de Béziers, abbé de Saint-Sauveur de Lodève et d'Aniane, puis archevêque de Toulouse et enfin archevêque de Narbonne et président des États de Languedoc.

Au rang de ses protecteurs, Fleury pouvait compter également sur l'évêque de Lodève, Roger du Harlay de Cézi. C'est ce dernier qui lui donnera la tonsure, le 2 février 1666, dans la chapelle privée de l'hôtel de Ventadour à Paris. La famille de Harlay étant en effet très proche de la famille de madame de Ventadour, future gouvernante de Louis XV [22].

Jean de Fleury, seigneur de Dio et Valquières, meurt à Lodève le 7 octobre 1677 et est inhumé dans la chapelle funéraire élevée par Pierre-Moïse de Fleury, en 1646 [23]. Ce tombeau était situé dans la chapelle Sainte-Blaise, laquelle avait son ouverture à partir de la salle du chapitre. Elle est aujourd'hui réunie à la chapelle de la Vierge. Son épouse Diane de La Treilhe s'éteindra trente ans plus tard, le 25 octobre 1707 [24].

Le cardinal de Fleury

Comme nous venons de le voir plus haut, André-Hercule de Fleury, leur fils, est quant à lui introduit à Paris dans cette société languedocienne où les banquiers se font hommes d’affaires et amateurs d’art. Jean de Fleury, le père, dépendait de Pierre-Louis Reich de Pennautier, receveur général du clergé de France, un protégé du cardinal de Bonzi. Pennautier, très apprécié à la cour était le représentant le plus en vue du népotisme financier languedocien. A Paris et grâce au milieu que le jeune clerc fréquente, Fleury jouit de la considération de la reine. Il est nommé aumônier trimestriel du roi le 6 septembre 1678, emploi qui lui permet de poursuivre ses études [25].

L'abbé de Fleury sert à la Chapelle, au service de la reine. C’est dans cette aumônerie que se regroupent un certain nombre de Languedociens ou de Provençaux, dont plusieurs sont clients de Pierre de Bonzi.

château de Dio
Portrait du Cardinal de Fleury par François Chéreau l'Aîné, 1726

Vers 1685, André-Hercule de Fleury revient dans son Languedoc natal pour y prêcher contre les protestants. En 1688, le grand aumônier du roi, le cardinal de Bouillon, se trouve astreint à résidence à Montpellier. Fleury le fréquente assidûment et c’est par son intermédiaire qu'il fait connaissance avec l’intendant Lamoignon de Basville.

Après de longues années d'attente, André-Hercule de Fleury est enfin nommé évêque de Fréjus (1698). En 1704 il se démet de la chapellenie des Onze Mille Vierges dans l’église Saint-Pierre de Lodève, en faveur de son neveu, Henri de Rosset, l’abbé de Ceilhes [26].

On connaît la suite de sa carrière, précepteur de Louis XV (1717), puis Ministre d'État et cardinal (1726). Mais elle ne concerne plus directement Lodève, sauf quand celui-ci accorde à sa ville natale l'exclusivité de la fabrication des draps pour les troupes royales (1729), qu'il fait établir un grenier à sel (1729), et qu'il offre à sa cathédrale de participer à la réalisation d'un nouvel autel (1735).

Sur les onze enfants de la génération du cardinal, seule sa sœur Marie (décédée en 1692) a eu des enfants. Un seul neveu de Fleury, Jean-Hercule de Rosset (fils de Marie de Fleury), a lui‑même une descendance. Le cardinal prend dès lors la décision de favoriser cette lignée [27].

Vicissitudes d'une seigneurie

A Lodève, la famille du futur cardinal jouissait d'une situation plutôt discrète. Après Jean de Fleury (1677), la seigneurie de Dio, Valquières et Vernazoubres échut au fils aîné, Gabriel. A la mort de celui-ci, en 1693, on s'aperçoit qu'il était couvert de dettes. Ses biens sont saisis (1697) et vendus à l'encan. Son frère Henri fit racheter en sous main le château et la terre de Dio, ainsi que les seigneuries de Valquières et Vernazoubres, par l'intermédiaire de Guillaume de Lhom. Henry de Fleury rentre effectivement en possession de ses biens le 10 mars 1703. Il meurt sans postérité le 12 mai 1713, après avoir testé en faveur de son frère André-Hercule, qui était alors évêque de Fréjus. L'année suivante, à l'occasion du mariage du filleul de l'évêque, Jean-Hercule de Rosset de Fleury, (fils de sa sœur Marie), avec Marie de Rey, André-Hercule lègue à celui-ci les terres et seigneuries de Dio, Valquières, Vernazoubres et Prades [28].

Rosset de Rocozels et de Fleury: Une ascension réussie

À partir de 1722, Fleury qui est toujours précepteur du roi Louis XV, obtient des honneurs modestes pour ses neveux. C’est encore une fois Jean-Hercule de Rosset de Fleury qui en profite. Après une carrière militaire au service du roi, un beau mariage provincial et une promotion bien conduite, Jean-Hercule, âgé de quarante ans, voit s’abattre sur lui une pluie d’honneurs. En 1723, il devient gouverneur de Lodève, puis en 1729, de Sommières et d’Aigues‑Mortes. Au mois de septembre 1724, sa terre de Rocozels est érigée en marquisat. Plus tard, en 1736, son parrain étant devenu ministre et cardinal, Jean-Hercule devient Duc et pair de Fleury. La famille quitte alors les montagnes de Lodève pour s’installer sur la terre de Fleury dans l’Aude [29] .

Le deuxième neveu, Henri de Rosset de Rocozels, né à Lodève le 20 juillet 1683, est tonsuré en 1697. Connu sous le nom d’abbé de Ceilhes, il reçoit en commende l’abbaye de Sorèze en 1721 et celle de Saint‑Sernin de Toulouse en 1729. Sa carrière ecclésiastique reste régionale, Henri ne devenant jamais évêque de Lodève malgré la position de son oncle. À la fin de sa vie, en 1740, il obtient l’abbaye de Froidmont au diocèse de Beauvais, résiliant ses bénéfices languedociens pour vivre auprès du cardinal [30].

Pons de Rosset de Rocozels, troisième neveu, fait carrière comme capitaine du régiment de Flandres de 1708 à 1722. Le cardinal obtient pour lui, le 12 avril 1723, la croix de Saint‑Louis, remise sans cérémonie sous le prétexte de son éloignement en campagne. Gouverneur de Lunel et de Sommières puis de Mont‑Louis en Cerdagne, il devient commandant à Castres le 7 octobre 1726 [31].

L’aîné des petits-neveux, André-Hercule de Rosset, marquis, puis duc de Fleury, combat en Moselle, Sarre et Rhin en mai 1734 et devient maréchal de camp. En 1747, suivant en cela l’intérêt de la noblesse pour la mise en valeur du sous‑sol, le duc exploite les mines de cuivre et de plomb sur ses terres de Ceilhes et d’Avène en formant une compagnie avec des fabricants de Lodève. La Lorraine offre à cette époque des opportunités. En 1734 Metz devient la première ville de garnison de France. Le cardinal conseille à son neveu, sur le point de se marier en 1735, d’acquérir la seigneurie de Florange, pour 450 000 livres. Celui-ci obtient le gouvernement et la lieutenance générale de Lorraine avec une pension de 12 000 livres quand le duc François de Lorraine abdique au profit de Stanislas Leszczyński, en janvier 1737 [32]. En 1741, le duc est nommé premier gentilhomme de la chambre tandis que son épouse, la duchesse de Fleury est dame du palais de la reine depuis 1739 [33].

Deux autres petits‑neveux choisissent la voie ecclésiastique : Pierre Augustin Bernardin, abbé de Longpont, et son frère Henri Marie Bernardin. Le premier deviendra évêque de Chartres le 16 octobre 1746, le second maître des requêtes de la maison de la reine en 1738, archevêque de Tours puis de Cambrai (1775-1781). En 1743, à la mort du cardinal de Fleury, l’abbaye de Tournus est proposée à chacun des neveux qui, tous deux, déclinent l’offre [34].

Dès 1730, les Fleury quittent le Languedoc où ils conservent l’essentiel de leurs terres. À partir de 1739, les Languedociens deviennent versaillais, mais n'oublient pas Lodève pour autant.

Lodève: une ville prospère

inscription chapelle de la Vierge
Cathédrale de Lodève : plaque mortuaire des parents du cardinal Fleury dans la chapelle de la Vierge (photo Bernard Derrieu)

Aux XVIe et XVIIe siècles, toiles et draps étant toujours très demandés, les gros négociants de Lodève ont eu tendance à investir leurs capitaux dans des biens fonciers, maisons et terres, à affermer des impôts, à briguer des offices municipaux ou royaux, source d'innombrables avantages. Les offices sont alors achetables et transmissibles par hérédité. Ces fonctions de l'administration publique, sont considérées comme des charges personnelles octroyées par le roi, moyennant finances. Elles permettent en outre d'acquérir la noblesse et constituent donc un moyen d'ascension sociale au profit de la bourgeoisie fortunée.

L'aliénation de nombreuses seigneuries ecclésiastiques au cours des guerres de religion a aussi largement profité à cette bourgeoisie marchande en quête de respectabilité. De ces circonstances générales, les Fleury ont su tirer profit et grâce à un réseau d'influences savamment agencées, ont pu accéder jusqu'au roi, idéal longuement et ardemment souhaité à cette époque.

En septembre 1726, la ville célèbre, avec enthousiasme, le cardinal, qui va faire sa fortune en lui réservant le monopole de l'habillement des troupes. L'industrie drapière y est, grâce à lui, à son zénith, en raison de sa double spécialité de la livrée et de l'uniforme. On y fabrique le pinchinat assez grossier, dont on revêt les gens de maisons, et surtout le drap gris blanc habillant l'infanterie, en vertu des Ordonnances de 1729 et 1736 obtenues grâce à la protection de l'illustre lodévois [35]. Il est vrai que les circonstances sont alors excessivement avantageuses. Les guerres continuelles de l'époque favorisant largement les ateliers locaux. Jusqu'au milieu du siècle la prospérité alla croissante. L'industrie de la laine ne se limitait d'ailleurs pas au seul drap, on fabriquait aussi des chapeaux, des chandelles avec la graisse des moutons et du parchemin avec leur peau.

Siège d'un évêché, la ville était également une aubaine pour les gens d'office, greffiers, receveurs, contrôleurs, sans oublier les gens d'église, toujours très nombreux et qui, à l'instar des Fleury, ont souvent fait la fortune de leurs familles.

Conclusion

L'ascension de la famille Fleury, son accès à la cour, fruits d'une politique familiale des plus avisée, reste néanmoins exceptionnelle. Elle a su profiter de circonstances économiques et politiques favorables, sans rien négliger des relations utiles, que ce soit avec la petite noblesse lodévoise, ou la bourgeoisie fortunée de Montpellier. La carrière ecclésiastique de l'un des siens illustre de façon éminente le pouvoir d'ascension sociale que possédait encore l'église à cette époque, bien qu'il fût déjà réduit par la captation des postes épiscopaux par une noblesse encline à préserver ses privilèges.

Francis Moreau
2017


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Notes :


[1] Archives Départementales de l'Hérault, compoix de Lodève, 142 EDT 56 f°99.
[2] ADH, 142 EDT 57 f°110.
[3] ADH, 142 EDT 64 f° 203 bis.
[4] ADH, 142 EDT 65 f° 77 et 226.
[5] ADH, 142 EDT 66 f° 84 et 254; 142 EDT 67 f° 139,170 et 371. Étienne avait épousé Gausserande Calvet, voir son testament du 1er juin 1593, ADH Philippe Brun, notaire, 2E39/364 f°252. Il louait une maison à Louis Fabre, Mathieu Belmont, notaire 2E39/327 f° 54; il obtint les fermages de l'abbaye Saint-Sauveur, Jean Babot, notaire, 2E39/399 f°92, acte du 7 février 1611 (inclus dans le registre de 1608). Ses biens dans le compoix de 1586 142 EDT 66 f°254.
[6] ADH, 142 EDT 66 f° 521; André Belmont notaire à Lodève ADH 2E39/425 f°37, acte du 13 mai 1613.
[7] Jean Babot notaire à Lodève, ADH 2E39/399 f° 52, acte du 15 avril 1608.
[8] Philippe Brun notaire à Lodève, ADH 2E39/366 f° 180; et compoix de 1589 142 EDT 67 f° 139.
[9] Ernest Martin, Cartulaire de la Ville de Lodève, Montpellier serre et Roumegous, doc.CXCV du 16 mai 1577. La "municipalité" était dirigée par trois consuls, élus pour un mandat d'une année, assistés par un certain nombre de "conseillers politiques", comparables aux conseillers municipaux d'aujourd'hui.
[10] Alexandre Vitalis, Fleury. Les origines-la jeunesse, in: Annales du Midi:revue archéologique, historique et philosophique de la France méridionale, Tome 18. N°69, 1906, pp.42-43.
[11] Registres BMS Saint-Flucran, 1 MI EC 142/2 mariage Fleury/Chalon 21 mai 1681; id. naissance de Marie Fleury 8.12.1681 (décédée en 1756); 1 MI EC 142/3 naissance de Françoise Thérèze 10.01.1684; id. naissance de Marie Lucrèce 2.09.1692 (bapt. le 7 septembre); 1 MI EC 142/1, acte du 5/02/1611 (naissance de Lucrèce Chalon) et acte du 20.12.1607, naissance de Gérard Chalon, l'évêque Gérard de Robin est son parrain. Pour la filiation de Jean Fleury voir le compoix de 1626 1er volume 142 EDT 69 f°382. Jean Fleury habitera ensuite un immeuble à la rue Broussonnelle (142 EDT 78 f°183, compoix 1696).
[12] Guillaume Brun, notaire, acte du 14 juin 1627 (bail de la boucherie) 2E39/487 f° 71; Jean Babot, notaire, acte du 18 octobre 1615 2E39/405 f° 146.
[13] ADH, 142 EDT 73 f°223; 142 EDT 76 f°39; Registres des Baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse Saint-Fulcran: 1 MI EC 142/5, 142/2, 142/10, 142/3; Guillaume Brun notaire à Lodève, 2E39/526, acte du 17.02.1667 (mariage de Charles Gaules avec Grasinde de Fleury); 142/1, acte du 7.08.1642 (naissance de Françoise); registres de la paroisse Saint-Pierre de Lodève, 142/7, acte du 22.02.1667 (mariage Gaules/Fleury). Pour le lien de filiation entre Guillaume et Pierre, comparer les compoix de 1626 et 1655: 142 EDT 69 f°57 et 142 EDT 73 f°25. En ce qui concerne Jean Bastide se reporter au testament du 4 mai 1642: Puech notaire, 2E39/546 f°32, et au compoix de 1672 142 EDT 76 f°39.
[14] A.Vitalis, op. cité, pp. 44-45. Les décimes sont une taxe perçue par le roi sur les revenus du clergé. La taille réelle est un impôt sur les biens fonciers, elle est déterminée à partir du compoix. Les receveurs de ces taxes sont des officiers royaux. Le receveur des aides ou de l'assiette centralise toutes les rentrées fiscales au niveau du diocèse.
[15] Compoix de Lodève de 1589, 142 EDT 67, f°498 et 521; A.Vitalis pp.45-46.
[16] André Belmont, notaire, 2E39/440 f°102; ADH C, Trésorier de France 1634-1635, f° 119.
[17] Charles Bonami, A propos de la famille du Cardinal de Fleury, in: Bulletin de la Société Archéologique scientifique et littéraire de Béziers (Hérault), cinquième série, volume VI, 1970, p.40.
[18] Registres BMS de Saint-Fulcran, 142/1 f° 713, acte du 23 octobre 1742; son testament du 28 janvier 1637: Guillaume Brun, notaire, 2E39/497, f°15.
[19] A.Vitalis, op. cité, p.48; ADH B n°363 Don et remise de lods de la terre et seigneurie de Pérignan.
[20] A. Vitalis, op.cité, p.49.
[21] Guillaume Brun notaire, acte du 9.01.1650, ADH 2E39/509.
[22] Pascale Mormiche, Les fidélités Languedociennes et Provençales du cardinal de Fleury à la cour. Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles, 2008, paragraphe 6.
[23] ADH, registres de Saint-Fulcran, 1 MI EC 142/2, page 122.
[24] ADH, registres de Saint-Fulcran, 1 MI EC 142/4, page 753.
[25] Pascale Mormiche, op. cité, paragraphes 15-16.
[26] Charles Bonami, Henry de Rosset de Rocozels dit "l'abbé de Ceilhes" (1686-1748), in: Bulletin de la Société Archéologique scientifique et littéraire de Béziers (Hérault), 1972, pp.31 et 36 note 4.
[27] Pascale Mormiche, op.cité, notes 93 et 94.
[28] Charles Bonami, A propos de.... pp.42-43.
[29] Pascale Mormiche, op.cité, paragraphe 43.
[30] Charles Bonami, Henry de Rosset... pp.31 à 38. ADH 1 MI EC 142/3 1683-1691, acte du 22 juillet 1683, page 231.
[31] P. Mormiche, op.cité, paragraphe 45.
[32] P. Mormiche, op.cité, paragraphe 48.
[33] P. Mormiche, op.cité, paragraphe 49.
[34] P. Mormiche, op.cité, paragraphe 50.
[35] ADH C 2390.