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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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Le Prieuré Saint-Clément-de-Man à Soubès (Hérault)

 

Tour Saint-Jean
Le prieuré Saint-Clément-de-Man. Crédits photo: Yves Vellas.

L'église Saint-Clément-de-Man nous est connue grâce à une charte du cartulaire de l'Abbaye de Vabres en Rouergue: « Donation faite par Pierre Ademar, Garsinde et son mari Raymond Bérenger ainsi que leurs enfants, à Bernard, Abbé, et au monastère de Vabres, de l'église saint Clément du diocèse de Lodève avec ses dépendances. »[1]

Cette charte est ainsi datée : « In mense octobrio regnante Domino nostro Jesu Christo ». Etienne Fournial propose la période 1095-1105 qui correspond à celle de l'excommunication prononcée contre le Roi de France Philippe Ier à la suite de son divorce d'avec Berthe de Hollande et l'enlèvement de Bertrade de Montfort.

Sylvie Causse-Touratier avance, non sans raisons semble-t-il, la date de 988, au moment ou le Midi, et tout particulièrement le diocèse de Lodève, refusent Hugues Capet après l'élimination définitive des carolingiens (987) auxquels les comtes raimondins de Toulouse et du Rouergue étaient toujours restés fidèles.

Les chartes portant la mention « Domino regnante et regem sperante » abondent en effet dans une période comprise entre 987 et 996. A Lodève, le roi capétien n'est jamais nommé dans les actes souscrits par l'évêque Fulcran.

Pierre Adémar, Garsinde et Raymond Bérenger sont peut-être des " vassi dominici ", des nobles de seconde zone mais proches des grandes familles comtales qu'ils paraissent fréquenter. En cette fin du Xe siècle, il ne serait nullement extraordinaire qu'ils représentassent la nouvelle caste féodale en gestation qui s'épanouira pleinement au siècle suivant.[2]

Ils sont proches en tout cas du chanoine Matfred, de son frère Adémar et des neveux du chanoine qui apparaissent, d'après le texte, comme les restaurateurs sinon les fondateurs de l'église Saint-Clément.

Matfred est un contemporain de Fulcran. Il appartient à son Chapitre et son nom figure sur plusieurs documents de l'époque. Dans son « Testament » , Fulcran lui lègue un manse, non-loin de Saint-Clément, à charge de contribuer à l'illumination liturgique de la Cathédrale.

Dans sa forme,cette charte peut faire penser à une possible restitution d'un bien usurpé.[3] Il est vrai qu'à cette époque, les églises dépendaient de ceux qui les avaient construites et de leurs successeurs. A ce titre, les « patrons » des églises et leurs familles percevaient une part importante des revenus paroissiaux et possédaient le privilège de nommer les prêtres désservants. On imagine aisément à quels abus les laïcs pouvaient être conduits pour s'enrichir et étendre leur pouvoir. Pour remédier à ces abus, les évêques contraignirent autant qu'ils le purent les seigneurs laïcs à restituer aux églises les Biens et Droits qu'ils avaient usurpés. Mais il fallut attendre la réforme grégorienne (1074) et que la nouvelle piété d'alors considérasse l'intrusion du pouvoir laïque comme la source principale de la corruption ecclésiastique pour que les restitutions se généralisent.

« In nomine sanctæ et individuæ Trinitatis .... » l'invocation trinitaire chère à Charles le Chauve ouvre la donation. Un siècle après la mort de l'empereur carolingien, les donateurs marquent ainsi leur attachement à la dynastie de Charlemagne et leur dévotion à la Trinité, deux thèmes également chers à l'évêque Fulcran et qui manifestent ici son influence.[4] Matfred et sa famille ont partagé la dévotion de leur évêque en un moment ou le mouvement trinitaire parait s'essouffler tandis que la dynastie carolingienne est définitivement écartée du trône.

« Et in super nos donamus ad luminaria supradicta ecclesia olivetas duas... » Rarissimes sont les chartes de cette époque qui font allusion à la culture des oliviers et à l'usage de leur huile pour entretenir la lumière liturgique dans une église. Là aussi, l'influence de Fulcran parait décisive. Selon Henri Vidal, il fût le seul en son temps à effectuer, dans ses actes, des gestes au service de la lumière. Fulcran, théologien et liturgiste, sait que si Dieu est à la fois Trois et pleinement Un, la lumière peut elle aussi se diviser, sans pour autant subir une quelconque perte de substance: « qui licet sit divisus in partes, mutuati tamen luminis detrimenta non novit ... » (Office de la nuit de Pâques).

Trois vignes, deux champs, un vaste bois complètent l'énumération des biens donnés. Si les moines avaient une préférence pour les vignes, nécessaires pour la liturgie et aussi denrées agricoles facilement commercialisables, tout porte à croire que le prieuré Saint-Clément était à même de fournir toute la subsistance indispensable à l'existence sur place d'une petite communauté monastique ou religieuse, au service du nouveau conformisme dominical et saisonnier mis en place par les princes carolingiens.

Les prieurés étaient alors divisés en deux ou trois classes selon leur importance. Dans les plus grands, le Prieur pouvait être assisté de deux ou trois moines et leurs serviteurs. Il était seul dans les plus petits, cas assez typique des prieurés larzaciens. Le Prieur avait obligation de se rendre dans son abbaye pour y assurer annuellement son service de semaine et participer au Chapitre Général.

L'histoire de cette église est peut-être à rapprocher de celle de la production de fer et d'argent dans cette partie du lodévois. De nombreux noms de lieux proches évoquent cette activité : Ferrarias, de ferraria metalla (mine de fer); Puteo puits (de mine); Scintilla (éclat dans la pierre). L'un des donateurs primitifs est surnommé Carbonel (charbonnier), le feu de bois dans les mines était une activité complémentaire de l'extraction. Dans son « Testament », Fulcran donne au chanoine Matfred la « villam Balmellas » ou "Balmas". Dans son livre « Féérie d'une Terre Pauvre » (Reschly 1969), Georgette Milhau identifie ce lieu comme étant le Trou de la Baume sur la commune de Pégairolles de l'Escalette. Là se trouvaient autrefois les mines d'argent des évêques de Lodève lorsqu'ils exerçaient leur droit de monnayage : « ... in episcopatu vero lodovensi argenti fodinas sive argentarias, ubicumque aperiantur, et in Lodovo, Payguerolis, Salasc plenarium districum... » (Analyse de confirmation par Louis VII à l'évêque Pierre de Posquières de biens possédés par l'église de Lodève, 1157).

L'abbaye de Vabres était à l'époque au sommet de son expansion et à la tête d'une très importante ligne de prieurés dont les dîmes à elles seules contribuaient largement à l'entretien d'une communauté nombreuse.

Pourtant, dans une bulle du pape Pascal II (1116) énumérant les possessions de Vabres, le prieuré Saint-Clément n'est point nommé. Etait-il déjà sorti du domaine de l'abbaye ? Rien n'est moins sûr.

Il y a lieu de penser que la séparation eut lieu deux siècles plus tard, lorsque le pape Jean XXII érigea l'abbaye en évêché, dans le cadre de la création de la province ecclésiastique de Toulouse (1317).

Lors de l'organisation de la nouvelle mense épiscopale, l'évêque de Lodève Guilhem Mandagost pu récupérer l'église Saint-Clément pour l'ériger en prieuré paroissial et curial à la place de Saint-Vincent-de-la-Goutte, faite rurale en 1308 par Déodat de Boussagues.[5]

Bien vite délaissée elle aussi, sans doute en raison de l'abandon des mines et à sa position excentrée sur le plateau du Larzac, Saint-Clément fût attribuée à l'église Saint-Jean de Pégairolles dont elle ne fût plus désormais qu'une annexe : « annexam capellam sancti clementis in montem ruralem » (Bernard Gui, Etat des églises du diocèse, 1331).

Mentionnée pour la dernière fois en 1789 dans la liste des biens privilégiés de Soubès, sous le nom de « Prieuré de Canet », la Révolution consacra son abandon définitif, puis son oubli.

Francis Moreau
Septembre 2006

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Notes :


[1] Etienne Fournial, cartulaire de l'abbaye de Vabres au diocèse de Rodez, charte n° 31, Rodez-Saint-Etienne 1989. Sylvie Causse-Touratier, Le temporel de l'abbaye de Vabres aux alentours de l'an Mil,charte n° 24, S.Causse-Touratier 1989.
[2] Le cartulaire de Gellone mentionne un Pierre Adémar de Soubès en 1122 et un Raimond de Soubès en 1174.
[3] Gérard Alzieu, Les églises dans l'ancien diocèse de Lodève au Moyen-Age, Pierre Clerc 1998, page 152.
[4] Voir Henri Vidal, Un évêque de l'an Mil - Saint Fulcran évêque de Lodève, Sté Archéo. de Montpellier - Musée Languedocien 1999.
[5] Ernest Martin, Histoire de la Ville de Lodève, Laffite Reprints 1979, note V.

Charte n°31/24

In nomine sanctæ et individuæ Trinitatis, scilicet Patris et filii et Spiritu sancti, Ego Petrus Ademarus et ego Garsindis fæmina et vir meus, nomine Raymundus Berengarius, et filii nostri Berengarius et Deusdet, nos simul in unum donamus et solvimus et guirpemus domino Deo sancto Salvatori vabrensis monasterii, quod est situm in Comitatu Ruthenico, juxta Limpham Dordonis et beata Dei genitris et virginis Mariæ, necnon et beato Martyri dionisio, ac beato confessori Christi Mario, cæterocumque sanctorum, quorum reliquiis, qua ibi deo disponente sepulta sunt et tibi Bernardo Abbati, et Monachis eiusdem Loci praesentibus et futuris ecclesiam beati Clementis, quæ est in sita in Episcopatu Lutovense, in monte qui vocatur Man, de subtus ecclesia et de super totum quantum iuris est ipsius ecclesia, et totum illum honorem quem Matfredus Kanonicus et nepotes sui, scilicet Deusdet et Petrus filii Raymundi, Stephanus quem vocant Carbonel, et Petrus et Vuido et Raymundus filii Ademari donaverunt ecclesia supra dicta beati Clementis hoc est, una faxa tota et integra, qua vocatur arundinaria, juxta castellum Suberius, et in alio loco vineas, quas appellant aurucenras, totas quas ibidem habebant et in vanbertesco, quantum ibi habebant et quantum habebant in loco qui vocatur scintilla, et in supra scripto monte qui dicitur Man, de ecclesia usque ad fontes, sicut via discurrit usque ad ipsos fontes, quantum ibidem abebant per alodium, et ex altera parte montis supradicti in terminium de villa Regagniatis, de furno qui est subtus Bresella, sicut descendit ad ferrarias totam costam, quam vocant nigra buxeriam, et in alio loco in terminium de villa qua apellatur Cannet, juxta stratam publicam, clausum unum, quem habebant et campum de puteo et alium campum in cumba qua vocatur... et in alio loco supra castellum Suberius, olivarios, quos laxavit Ademarus et Matfredus et illà apendarià quam Petrus Raymundus laxavit beato Clementi, in terminium de villa Regagniatis, et in super nos donamus ad luminaria supradicta ecclesia olivetas duas, juxta castellum supranominatum Suberius, et ego in super Petrus Ademarus dono aliam apenariam beato Clementi in ipso termino de villa Regagniatis ipsam quam Petrus Raymundus laxavit, et in alio loco super castellum Suberius, duas spetias de terra, subtus olivarios, quos Ademarus laxavit et Matfredus hanc prafatam beati clementis ecclesiam et istum supra scriptum honorem, totum et integrum donamus domino Deo sancto salvatori supradicti Vuabrensis Monasterii, et solvimus et guirpemus et beata Maria genitrici, eius et omnibus supra nominatis sanctis, quorum reliquia in ipso monasterio continentur, et Bernardo Abbati iamdicto et monachis eiusdem loci praesentibus et futuris, pro remedium animarum nostrarum aut et deus salute concedat nobis æternam, si quis vero contra hanc donationis cartam, ire, agere, vel inquietare prasumpserit, imprimis iram omnipotentis Dei incurrat, et cum Juda qui dominum tradidit dampnationé perpetuam recipiat, sed prasens cessio ista firma et stabilis permaneat, omnique tempore, cum stibulatione subnixa. Facta cessio ista sub die feria tertia, in mense octobrio, regnante domino nostro Jesu Christo. S.Raimundi Berengario qui donationem istam et guirpitioné istam scribere vel firmare rogavit. S.Petrus Ademar.