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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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Un coeur embaumé au temps de Louis XIV

 

"Le vingt troisième avril 1714 a été enseveli dans l'église cathédrale de Lodève et dans la chapelle des évêques le cœur de noble Raymond Balthazar de Phelipeaux lieutenant général des armées du Roy conseiller d'estat d'épée grande croix militaire de St Louis gouverneur général des isles et terre ferme de l'amérique françoise, décédé le vingt cinquième octobre de l'année dernière mil sept cent treize au fort Royal de la martinique, et son corps enseveli le même jour dans l'église de St Louys paroisse dudit fort Royal, selon le raport de sieur Jean Briest son chirurgien qui a posté ledit cœur de ladite martinique audit Lodève et remis aux messieurs du vénérable chapitre de ladite église cathédralle..." [1]

Raymond-Balthazar de Phélypeaux, Gouverneur des Îles d'Amérique, (v.1657-1713)

Mestre de camp en 1683, Raymond-Balthazar Phélypeaux du Verger est promu brigadier en 1691, puis maréchal de camp cinq années plus tard (1696). De 1697 à 1704, il accomplit deux missions diplomatiques, d’abord comme Envoyé Extraordinaire près de l’Électeur de Cologne, puis comme Ambassadeur Extraordinaire auprès de Victor-Amédée II de Savoie. Durant cette dernière ambassade, Raymond-Balthazar se trouva confronté au retournement de la diplomatie savoyarde qui abandonnait l’alliance française, début 1703, pour adopter une neutralité bientôt transformée, fin 1703, en belligérance. Ses réactions violentes et ses propos menaçants lui valurent alors d’être mis en résidence surveillée et de ne revoir la France qu’au mois de juin 1704. À son retour, l’ancien ambassadeur est nommé conseiller d’État d’épée. Le 1er janvier 1709 il devient Gouverneur Général des Îles et Terre ferme de l’Amérique, avec résidence à Fort-Royal (Martinique). Peu pressé, le nouveau Gouverneur Général débarquera en Martinique le 15 janvier 1711. [2]

Célibataire endurci, "vrai épicurien", tout en ayant "infiniment d’esprit, de lecture, d’éloquence" et même "des talents de guerre et d’affaires", Raymond-Balthazar Phélypeaux du Verger était, du moins tel que le dépeint Saint-Simon, "un homme particulier et fort singulier" à l’humeur changeante, tantôt d’un "commerce charmant", tantôt "épineux, difficile, avantageux et railleur". Mais surtout le mémorialiste a su, en peu de mots, définir la mentalité du personnage, lorsqu’il ajoute : "Ce Phélypeaux… croyait tout dû à son mérite… et tout possible par l’appui de ceux de son nom qui étaient dans le ministère." Le choix des termes souligne le caractère hautement protégé de la carrière de Raymond-Balthazar qui se déroula non seulement sous le patronage successif des secrétaires d’État Châteauneuf et La Vrillière, ses cousin germain et issu de germain; mais aussi sous celui du ministre de Louis XIV, Louis de Pontchartrain et du secrétaire d’État Jérôme de Pontchartrain, ses cousins de la branche cadette. [3]

Fort Royal de la Martinique
François Denis, Vue du Fort Royal de la Martinique vers 1750 (Source)

Jacques-Antoine de Phélypeaux, évêque de Lodève (v.1655-1732)

A la même époque, le frère de Raymond-Balthazar, Jacques-Antoine Phélypeaux du Verger, se trouvait être Évêque de Lodève et comte de Montbrun. C'est un personnage complexe. Prieur commendataire de Saint-Denis de Poix (Somme) à l'âge de treize ans (1669) [4], ordonné prêtre en janvier 1685 [5], il est aussi Docteur en Théologie [6]. Agent général du Clergé pour l’année 1685, il avait été pourvu de l’abbaye de Bourgmoyen au diocèse de Chartres, (Génovéfains) en 1688. En 1693, Jacques-Antoine renonçait à Bourgmoyen, en raison de l'érection du nouvel évêché de Blois, pour devenir dès l’année suivante, abbé de Saint-Pierre de Nant au diocèse de Vabres (Aveyron). Auparavant, en 1690, il avait été élevé au siège épiscopal de Lodève. Le 23 février 1691, dans l'attente de ses bulles, il est nommé Vicaire Général de Mgr de Chambonas. À son sacre, le 24 août 1692 à Paris, officiaient notamment deux de ses cousins, l’archevêque de Bourges Michel Phélypeaux de La Vrillière et l’évêque de Troyes Denis-François Bouthiller. Rares étaient les grandes cérémonies et autres circonstances importantes de la vie publique où les Phélypeaux n’avaient pas l’occasion de se revoir en famille, ces retrouvailles étant liées à leur omniprésence dans l’appareil de l’État et dans celui de l’Église peut écrire Charles Frostin. Le nouvel évêque prêta serment au roi (Louis XIV) dans la chapelle du château de Versailles le 4 septembre 1692 et fut intronisé le 18 novembre. Il sera par la suite abbé de Saint-Sauveur de Lodève (1697) et de Saint-Gilles au diocèse de Nîmes (1721).

Saint-Simon, en froid avec son ancien ami Jérôme de Pontchartrain, ne ménage pas l'évêque de Lodève, qu'il accuse d'avoir entretenu "des maîtresses publiquement chez-lui" et "quelquefois de laisser entendre qu'il ne croyait pas en Dieu." "Ce Lodève ne sortait presque point de sa province, écrit-il, il mourut riche et vieux, car il sut aussi s'enrichir et laissa un tas de bâtards."

A défaut d'une foi ardente, Mgr Phélipeaux fut un évêque résident, assidu aux Assemblées de la province, administrateur fort habile et soucieux de l'état de son diocèse. Épicurien peut-être, dissolu on peut en douter. C'est un des rares évêques de Lodève a administrer personnellement certains sacrements (mariages, baptêmes) pouvant concerner tant ses serviteurs que des membres de la noblesse locale. Il n'en reste pas moins qu'il menait une vie luxueuse au milieu d'une nombreuse domesticité et ne faisait pas mystère de ses maîtresses. [7]

Il lui revient, à la mort inopinée de son frère survenue le 21 octobre 1713 à Fort-Royal, de faire rapatrier le cœur de celui-ci à Lodève pour l'y ensevelir dans la chapelle funéraire des évêques, située sous le clocher de la cathédrale. L'intention n'est pas incongrue alors, nombre d'épouses de la noblesse gisaient, le coeur de leur défunts maris reposant entre leurs mains. Les deux frères n'ayant d'épouse ni l'un, ni l'autre, l'évêque assurait ainsi son repos éternel en compagnie du cœur de son frère.

L'embaumement

On ne sait si le corps entier de Raymond-Balthazar de Phélypeaux fut ou non embaumé. On peut en douter, car en raison des fortes chaleurs de la Martinique, le Gouverneur fut inhumé le jour même de sa mort. Ses dernières volontés, consignées dans son testament, stipulaient-elles son désir de voir son cœur rejoindre la cathédrale où pontifiait son frère ? En tout cas, c'est le chirurgien particulier du Gouverneur, le sieur Briest, qui procéda à l'opération selon les méthodes du temps.

Après l'avoir tiré de sa place, celui-ci ouvrit le cœur par les deux ventricules et le lava plusieurs fois d'esprit de vin afin de le bien nettoyer du sang caillé et autres impuretés qui pouvaient le souiller. Il l'aura fait tremper ensuite dans de l'huile de térébenthine distillée. Les ventricules sont alors remplis avec un certain nombre de poudres : aloès, myrrhe, benjoin, styrax, etc... Le cœur est frotté d'huile de muscade, de cannelle et de girofle. On l'ajuste ensuite dans du coton parfumé et on le dépose dans un petit sac de toile cirée et aromatisée. Puis le chirurgien aura mis le tout dans une boîte en plomb aussi aromatisée et enveloppée ensuite dans un taffetas de couleur.

A Lodève

Ce cœur est dans un premier temps conservé sur place par le chirurgien qui a sans doute des ordres. Une missive est envoyée à Lodève par le premier navire en partance pour la métropole. La nouvelle de la mort du Gouverneur arrive dans cette cité fin décembre 1713. En janvier 1714, le chirurgien embarque, avec le cœur de l'ancien Gouverneur, à bord d'un navire qui met le cap vers Bordeaux, La Rochelle ou Brest. Le sieur Briest arrivera à Lodève à la mi-avril, avec son précieux chargement. Celui-ci sera solennellement déposé dans la chapelle funéraire des évêques le 23 avril de la même année, comme le relate le registre des sépultures de cette ville.

Monseigneur de Phélypeaux survivra près de 20 années à son frère, avant de mourir à Lodève "dans son fauteuil" le 15 avril 1732. [8]

Francis Moreau
2016

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Bibliographie


Appolis Émile : Le Jansénisme dans le diocèse de Lodève au XVIIIe siècle, Imprimerie coopérative du Sud-ouest, Albi 1952
Bergin Joseph : Crown, Church, and Episcopate under Louis XIV, Yale University Press, New Haven and London 2004
Fisquet Honoré : La France Pontificale (diocèse de Lodève, Montpellier II), Etienne Repos, Paris
Frostin Charles : Les Pontchartrain, ministres de Louis XIV, Presses Universitaires de Rennes, 2006 (Lire en ligne)
Gannal J.N. : Histoire des embaumements, Ferra, Paris 1838
Phélipeaux (de) R.B. : Mémoire de Monsieur de Phelipeaux ambassadeur extraordinaire de France auprès de S.A.R. de Savoie, Saint Jean de Morienne 1704
RR.PP.Richard et Giraud op. : Bibliothèque Sacrée, Tome 28, Paris 1827
Rouvroy Louis (marquis de Saint-Simon) : Mémoires du duc de Saint-Simon, Tome 4, A.Sautelet et Cie, Paris 1829

Annexes :


Généalogie de la famille Phélypeaux sur Racines & Histoire (Lire en ligne)

Notes :


[1] Archives Départementales de l'Hérault 1 MI EC 142/5 (1714-1728). Ce registre est conservé à la mairie de la ville de Lodève. Raymond Balthazar n'est pas mort le 25, mais le 21 avril selon le dossier conservé aux Archives Nationales d'Outre-Mer sous la cote FR ANOM COL E 335 bis.Référence internet: ark:/61561/up424icgedkk
[2] Ce paragraphe est emprunté à l'ouvrage de Charles Frostin "Les Pontchartrain...", chapitre III : La diversité du réseau Ponchartrain (pages 129-174). Raymond-Balthazar s'est embarqué à Brest au mois de septembre 1710 sur le vaisseau du Roi "L'Helizabet", un navire de 70 canons et 430 hommes, sous le commandement du capitaine de vaisseau Gilles-Charles des Nos, comte de Champmeslin, d'après le "Journal" du chevalier René de Parcevaux qui couvre les années 1708-1719 (manuscrit). Pour son action Outre-Mer voir le dossier R.B.Phélipeaux aux Archives Nationales d'Outre-Mer, Secrétariat d'État à la Marine, correspondance 1710-1713.
[3] Même remarque que pour la note 2. Voir ausi les Mémoires du duc de Saint-Simon, pages 190 et 191 du chapitre XVI, Tome 4.
[4] Poix et ses seigneurs, par l'abbé Delgove, dans la revue Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie, 3e série, Tome 5, Paris Amiens 1876, p.287 à 549.
[5] Church and Episcopate, p. 463-64. 1680 pour l'abbé Delgove.
[6] Paris octobre 1686 pour la Bibliothèque Sacrée, éd. de 1827, tome 28,page 357, ou Montpellier février 1691 selon Joseph Bergin.
[7] Dans les derniers temps, madame Dugué de Bagnols. D'après une lettre du chevalier de Rocozels cité par Émile Appolis "Le Jansénisme" page 16. Voir aussi critique de l'ouvrage de Mr Appolis "Le Jansénisme dans le diocèse de lodève" dans La Revue d'Histoire de l'Église de France, 1954, volume 40, numéro 134, page 136.
[8] La France Pontificale, Montpellier II page 465.