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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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Fêtes et Foires à Lodève Du Moyen-Age au XIXe siècle

 

Saint-Genès, 25 août

La plus ancienne fête religieuse célébrée à Lodève est sans aucun doute celle de Saint-Genès (ou Geniez), patron titulaire de la cathédrale, fêté le 25 août.

Notaire ou Greffier impérial, Genès vit à Arles au temps de l'empereur Dèce (249-251). Ce dernier entreprend la consolidation de l'unité impériale au sein d'un Empire traversé par d'innombrables tensions identitaires, militaires, religieuses, sociales et politiques. Il exige des citoyens de l'Empire qu'ils sacrifient aux Dieux tutélaires de l'Etat afin de manifester ainsi leur patriotisme et leur attachement à l'Empereur. En refusant cette démarche citoyenne, les chrétiens déclenchent contre eux une série de persécutions brèves, mais violentes (250).

C'est dans ce contexte que Genès refuse d'enregistrer un édit contre les chrétiens de Gaule méridionale. Condamné à mort, il est décapité et.... jette lui-même sa tête dans le Rhône.

Au delà de l'anecdote, il faut retenir que l'Eglise de Lodève a été probablement fondée vers la fin du IVe siècle par un clerc de l'Eglise d'Arles. Rattachée ensuite au siège Métropolitain de Narbonne, Lodève fera les frais de dissensions entre les deux Métropolites concurrents (417-422).

Quoiqu'il en soit, la Saint-Genès est toujours célébrée par l'Eglise lodévoise et au Xe siècle, l'évêque Fulcran (949-1006) accorde ce jour-là aux chanoines de son chapitre cathédral 3 setiers de froment et 2 setiers de vin pour leur collation (1 setier de Lodève vaut 60,98 litres).

Fulcran fera reconstruire la cathédrale et la dédicacera de nouveau à saint Genès (6 octobre 975). Pour chaque anniversaire de cette dédicace, il offre aux chanoines un dîner abondant.

C'est à partir de 1590 que saint Fulcran est mentionné épisodiquement comme saint titulaire de la cathédrale. Saint Geniez est cependant le plus souvent cité tout au long du XVIIe siècle. Le 7 février 1758 c'est encore à saint Geniez et à saint Fulcran que monseigneur de Fumel consacre l'autel majeur que l'on peut encore voir aujourd'hui.

La foire

Jusqu'au XIIIe siècle, il n'est jamais question de foire ou de marché associé à la fête du 25 août. Il faut attendre la renaissance économique liée à l'essor du commerce terrestre et maritime, ainsi que la circulation accrue des hommes et des marchandises, afin que soit organisé des réunions périodiques pour faciliter les échanges. Les foire sont apparues dans la région au XIIe siècle (Nîmes 1151, Carcassonne 1158, Aniane 1165) et elles connaîtront une expansion fulgurante après la crise Albigeoise (1244) dont la fin permettra la mise en œuvre d'efforts de rénovation économique et de développement de l'industrie lainière. Leur finalité principale sera d'assurer des débouchés suffisants et réguliers à la draperie alors en pleine expansion.

Tout naturellement, la foire s'agrègera à la fête religieuse (fête et foire ont la même étymologie latine : feria = fête), car celle-ci attire de nombreux fidèles et par conséquent de nombreux... marchands.

Fort des Droits régaliens dont il se prévaut depuis la concession faite à ses prédécesseurs par le roi Louis VII (1162), l'évêque de Lodève concède et organise la foire en accord avec ses copartageants, le Chapitre et quelques féodaux, les familles de Lodève et de Soubès principalement. Les taxes levées à cette occasion (Droits de boutiques, Droits sur les marchandises - tonlieu, leudes) sont substantielles, d'autant que la foire est également un élément de prestige pour la cité et son évêque. C'est donc dans un acte daté de 1212 qu'est mentionné pour la première fois la foire in festo sanctii genesii in nundinis ainsi que le marché du samedi. Mais on peut en déduire facilement qu'elle existait depuis quelques années déjà.

D'une durée d'une journée, elle passera à deux, puis trois, puis six jours au début du XIVe siècle.

Le Lieu

Elle se tient habituellement sur la grève de la Soulondre, entre la Bouquerie et le confluent avec la Lergue. A cette époque, il n'y a pas de quai. La grève est donc plus large et s'étale des fossés de la ville (las cavas) jusqu'à la rive. Les fossés devant les remparts sont alors des éléments de fortification et non de simples excavations. Au XIXe siècle ils donneront leur nom au boulevard des Caves.

Boutiques et tables étaient faites de branches d'arbres garnies de feuillage, il y en avait près d'une centaine, 24 servaient pour le marché au cuir, 16 étaient réservées à la corderie et à la vannerie.

Les produits

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle était bien achalandée, presque autant que nos supermarchés modernes, mais adaptée à l'époque bien sûr. Les leudaires de ce temps nous en laissent une description assez précise. On y trouvait d'abord des draps, draps bleus de Lodève et draps blancs de Narbonne, draps de laine et de lin, lisières pour fabriquer les balles dures du jeu de ballon. Puis il y avait les nombreux bestiaux : moutons, brebis, bœufs, vaches, porcs, chèvres, ainsi que les animaux de bât : ânes et mulets. Il faut énumérer ensuite les cuirs et peaux, les fourrures (loutres, chats sauvages), le poisson, le lait, le fromage, les fruits (amandes, figues), du pain, un peu de vin (la vigne ne se généralisera qu'au XVIIe siècle), quelques légumes (oignons, poireaux, choux, raves, ail), des plats divers en terre (de Saint-Jean-de-Fos), des vases pour boire, des outils pour l'agriculture (bêches, houes), des bâtons et des gourdins (fusteis).

La monnaie

Les monnaies les plus usitées sont le denier tournois et la monnaie de Melgueil (Mauguio). Le denier de Lodève, monnaie locale, n'est que peu utilisé. On trouve aussi le denier parisis et quelques monnaies étrangères, celle du pape notamment, ainsi que le florin (monnaie d'or de Florence). Les monnaies seigneuriales (Viviers, Le Puy, Mende, Rodez, etc..) furent interdites de circulation hors du domaine du seigneur à partir du mois d'août 1266. La pluralité des monnaies nécessitait la présence de changeurs dont les tables étaient dressées au débouché de la Grande rue ( emplacement aujourd'hui pris par la rue Neuve des Marchés ).

Une décision malheureuse

En 1311, l'évêque Déodat de Boussagues décide de changer la date de la foire. Elle est transférée au 25 mai, fête de Saint-Urbain, pape (222-230).

Quelles sont les motivations de l'évêque ? Nul document ne nous les indique. Peut-être a-t-il voulu rapprocher la foire de la Saint-Fulcran du mois de mai, fête qui depuis un siècle prend de plus en plus d'ampleur, jusqu'à faire de l'ombre à la Saint-Genès ?

En tout cas, cette décision fait des mécontents, Bérenger IV de Clermont et Robert abbé de Villemagne, notamment. Le roi de France Philippe le Bel s'en mêle, tout désireux qu'il est de récupérer à son profit les regalia concédées par ses ancêtres aux évêques de Lodève. Une enquête est diligentée, elle aboutit à une interdiction de la foire par le Sénéchal de Carcassonne. L'évêque plie et la foire est remise au 25 août.

Mais un nouveau problème surgit en 1346. L'année précédente, une crue soudaine de la rivière avait empêché la tenue de la foire à sa place habituelle. La place du Corral (aujourd'hui place du puits) et ses alentours avaient servi de refuge. L'évêque (Bertrand Dumas) décide de maintenir ce nouveau lieu. Maintenant ce sont les lodévois qui s'insurgent. Une nouvelle enquête est ordonnée. De nouveau la décision de l'évêque est cassée et la foire priée de regagner les rives de la Soulondre. Mais l'évêque et ses partisans ne désarment pas et maintiennent la foire sur le Corral.

Cette nouvelle péripétie ajoutée à la médiocrité des draps de Lodève va tuer la foire. Dans le même temps, la précellence des foires de Montagnac et de Pézenas, qui appartiennent au Roi, va faire le même office. La foire de Lodève du 25 août ne fait plus parler d'elle jusqu'en 1647, date de son rétablissement.

Il est vrai que les temps sont plutôt difficiles. Le conflit entre la France et l'Angleterre qui entraîne les deux pays dans une guerre de cent ans (1337-1453) amène avec lui l'insécurité et la crise économique. En 1356, il faut réaménager et par endroit reconstruire en entier les remparts de la ville. C'est que les routiers, ces bandes de soldats pillards, menacent. En 1385 ils sont aux Plans, autant dire aux portes de Lodève. La même année les soldats royaux (Armagnacs) cantonnent à grand frais à Saint-Jean-de-la-Blaquière. En 1427 puis en 1431, les routiers, encore eux, sont au Caylar. En 1432, ils envahissent Soubès. La ville est exsangue, le commerce est gravement perturbé, voire interrompu par périodes.

La Saint-Fulcran de Mai

En réalité, Lodève connaît deux Saint-Fulcran. Celle du jeudi avant l'Ascension, la plus populaire, et celle du 13 février, plus liturgique. Mais nous commencerons par celle du jeudi avant l'Ascension qui est aussi la plus ancienne.

A sa mort (13 février 1006), l'évêque Fulcran est mis au tombeau dans la chapelle Saint-Michel de la cathédrale préromane, celle qu'il avait fait édifiée en 975 au-dessus de l'antique Martyrium de Saint-Genès. Très vite, en raison des innombrables miracles opérés par l'intercession du « saint » évêque, ce tombeau devient un lieu de pèlerinage très fréquenté. Au tout début du XIIIe siècle et dans des circonstances inconnues, le tombeau est ouvert, on y découvre un corps intact : teint blanc, chevelure blonde, souplesse des membres, barbe longue et solidement implantée. On décide alors de placer le corps dans une chasse ou un tombeau exceptionnel, afin d'y révérer plus aisément celui qu'on qualifie désormais officiellement de « saint ».

Cette opération sera effectuée et célébrée solennellement le jeudi devant l'Ascension de l'an 1209. La date n'est pas innocente. En ce mois de mai, l'armée des croisés est à Montpellier ou elle se prépare pour la croisade anti-albigeoise dite des barons. Deux personnages importants sont avec les soldats: Maître Thédise, Légat du Saint-Siège et Renaud de Montpeyroux, évêque de Béziers. Ces deux personnages prendront le temps de venir jusqu'à Lodève pour assister à la solennité de la Translation du corps de saint Fulcran.

Dans les années 1270-80, une chapelle destinée à saint Fulcran et plus accessible aux romieux sera édifiée dans la nouvelle cathédrale du XIIIe siècle. La chasse est placée de telle sorte que les fidèles puissent la vénérer en tout temps. Chaque année après les Rogations, la momie du saint, revêtue de ses habits pontificaux, est assise dans un fauteuil, le bras droit levé et bénissant, le tout hissé sur le maître-autel de la cathédrale. Les fidèles peuvent alors s'approcher pour lui baiser les pieds.

Au début du XVe siècle, cette chasse était un coffre de bois recouvert de lames d'argent. De petites ouvertures permettaient aux fidèles de baiser les pieds du saint...

Un peu plus tard, l'évêque Jean de Corguilleray (1462-1489) fera agrandir la chapelle Saint-Fulcran et confectionner son propre tombeau en marbre avec une statue, en marbre également, placé dans la chapelle dite de la confession (aujourd'hui petite chapelle des reliques).

Les choses suivront leur cours jusqu'à cette funeste journée du 4 juillet 1573. Ce jour là, les milices protestantes prennent la ville. Le corps de saint Fulcran est déshabillé, traîné dans les rues, dépecé, ses restes dispersés.... Celui de saint Georges, la mâchoire de saint Sébastien, le bras de saint Genès, tout est jeté à la rivière. Ces atrocités donneront lieu à une procession expiatoire chaque 4 juillet, jusqu'à la Révolution. Dès 4 heures matin, heure à laquelle les soldats huguenots pénétrèrent dans Lodève, le Chapitre faisait une procession en ville suivie de la Grand-Messe des Morts. Il semble que la fête de la Translation continue cependant, puisqu'en 1609 on y dansait au son du hautbois. En 1651, les débris de la momie de saint Fulcran, qui ont pu être sauvés du désastre, seront à nouveau réunis et placés dans une nouvelle chasse, offerte par Marie-Félice des Ursins veuve du Duc de Montmorency.

La foire

A partir de 1513, une foire de 3 jours avait été établie à cette occasion (Lettres patentes de 1510 et 1512).

Afin de lui donner plus de prestige (la foire du 25 août avait été abandonnée), on règlementa la fabrication des draps. En 1518 et 1519, on supprima même les boutiques de la ville à Pézenas et à Montagnac.

Comme le commerce avait l'air de reprendre, en 1548 on sollicita du roi Henri II l'institution d'un marché hebdomadaire le samedi (il avait été abandonné lui-aussi) et de deux autres foires annuelles, le 13 février et le 25 août. Le tout fût accordé et confirmé en 1560. Mais les Guerres de Religions empêchèrent toute mise en œuvre. Les tensions entre communautés, la militarisation du conflit, le renforcement des fortifications, les achats de poudre et de munitions, les logements des troupes, la prise de la ville, les destructions, tout cela entraîna l'insécurité, la raréfaction des échanges, une crise économique sévère qui se prolongea avec les troubles de la Ligue.

La Saint-Fulcran de Février

Le 13 février est essentiellement une fête liturgique qui célèbre la mort du saint (1006). Loin de l'attrait de la fête de mai, elle ne semble pas avoir donné lieu à des réjouissances populaires. La chasse de saint Fulcran était exposée à la vénération des fidèles. Cette fête a été instituée en 1290 lors de la reconnaissance officielle du culte de saint Fulcran par la pape Nicolas IV.

La foire

Instituée en 1548 par Henri II, confirmée en 1560, elle est abandonnée à cause des guerres de Religions. La foire est rétablie par Lettres patentes d'octobre 1647, en même temps que la foire de saint Genès le 25 août.

Ces deux foires se tenaient au bord de la Soulondre, hors la porte Saint-Pierre. En 1745, trois emplacements nouveaux furent fixés pour la foire du 25 août qui durait alors deux jours (25-26 août):

Quant à la foire du 13 février, elle est maintenue du côté de la Soulondre et dure également deux jours (13 et 14 février). Ce sont des foires franches, c'est-à-dire que les paysans ne paient pas le droit de coupe des blés qu'ils y vendent.

La Révolution et le XIXe siècle

A la veille de la Révolution de 1789, Lodève a donc deux foires annuelles :

Ces deux foires accompagnent les fêtes religieuses auxquelles il convient d'ajouter le jeudi avant l'Ascension (Translation) et le 4 juillet, fête expiatoire de Saint-Fulcran.

A la Saint-Fulcran 1792, le peuple proteste contre la cherté des vivres. Une municipalité postiche fixe arbitrairement le prix des denrées tandis que la foule menace de se porter sur le Grenier d'Abondance et sur les magasins d'habillement des troupes.

En 1793 les fêtes religieuse sont abolies, et on peut penser que d'une manière ou d'une autre le nombre des foires fut réduit, en raison de la crise économique persistante tout au long des premières années de la Révolution et du Directoire.

En 1802, la commune réclame l'ouverture d'une nouvelle foire, en novembre, pour que les habitants et ceux des communes avoisinantes puissent se procurer les choses nécessaires aux salaisons. Elle fût accordée par un Arrêté préfectoral de l'an X et fixée pour le lundi de la troisième semaine de novembre. On y apportait des bestiaux, des drogueries, des épices. En 1861 elle se tenait sur deux jours. En 1902 elle fût déplacée au 8 novembre. On y trouvait surtout de l'outillage agricole et place des Châtaignons on y vendait des châtaignes pour soupes et purées.

Un Décret du 10 brumaire an XIV (1er novembre 1805) établit officiellement quatre foires et 1808 voit la restauration des fêtes religieuses, en particulier celle de la Translation de mai. Le 17 mai de cette année là, les reliques sont solennellement replacées dans la chapelle Saint-Fulcran. La cérémonie du 4 juillet est supprimée.

Il y avait deux marchés par semaine, d'abord le lundi et le jeudi, puis le lundi et le mardi. Ils étaient approvisionnés en grains, légumes, comestibles, fourrages, étoffes et bestiaux. Ils se tenaient près de l'église paroissiale Saint-Pierre sur la Place au Blé.

Si aujourd'hui le commerce engendré par les foires est devenu anecdotique, foires et marchés ont pourtant été, et ce durant plusieurs siècles, des stimulants pour le commerce local, voire régional. Les époques de leur disparition ont toujours été des périodes de crise et de disette pour les habitants de la ville et les paysans d'alentours.

Francis Moreau 2009

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Sources principales



Appolis Emile : Le Diocèse Civil de Lodève, Albi 1951
Combes Jean : Les foires en Languedoc au Moyen-Age, Annales,Economies,Sociétés,Civilisations,année 1958, vol.13 n°2,pp.231-259
Martin Ernest : Histoire de la ville de Lodève, Montpellier 1900
Martin Ernest : Cartulaire de Lodève, Montpellier 1920