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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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L'Enigmatique Retable de Lyon

 

Retable de Lyon au XIX<sup>e</sup> siècle
Le retable au XIXe siècle

1843, année de la prise de la smala d'Abd El-Kader par le Duc d'Aumale[1], le maire de Lyon Jean-François Terme, acquiert pour le musée des Beaux-Arts de sa ville vingt-sept plaques d'émaux peints. Ces plaques proviennent de la collection de Didier Petit de Meurville, le célèbre fabricant lyonnais d'ornements liturgiques. Toutes rectangulaires, à part une cintrée, elles semblent provenir d'un retable d'église sans doute dispersé à la fin du XVIIIe siècle. Parmi les personnages, sont représentés: Ste Marthe, St Roch et St Foucarant qui semble bien être le saint Fulcran de Lodève. Trois saints du Midi qui ont fait croire à Didier Petit que ces fragments de retable[2] pourraient bien provenir de la célèbre abbaye de Montmajour près d'Arles.

Au fil des années, après la découverte de plusieurs autres plaques dispersées dans des musées ou chez des particuliers, les spécialistes ont attribué l'œuvre au maître Jehan Limosin, émailleur de Limoges au début du XVIIe siècle. Cette attribution semble exclure une provenance de Montmajour. L'abbaye, qui avait été dévastée par les milices de la Ligue en 1593, ne fût restaurée par les moines Mauristes qu'à partir de 1639. Le Retable aurait été confectionné entre 1610 et 1620.

L'Eglise triomphante

Nous connaissons aujourd'hui quarante deux plaques en provenance de ce mystérieux retable. Mme Sophie Baratte qui les a étudiées de près pense pouvoir interpréter le sens de l'ensemble comme une représentation de l'Eglise Triomphante dans la Communion des Saints. Une autre spécialiste, Mme Laurence Tilliard, préfère souligner quant à elle, que l'iconographie du retable implique un contexte d'intercession.[3] Cette dernière analyse est particulièrement bien illustrée par la présence du Christ Juge de la deisis (intercession) entouré de la Vierge et de Jean-Baptiste. Quant au Christ Sauveur du Monde, environné d'Anges, des Apôtres et des Docteurs de l'Eglise, il illustre justement l'Eglise Triomphante au Ciel et sur la Terre. Martyrs, Confesseurs, évêques et fondateurs d'Ordres mendiants occupent la majeure partie des représentations. Incontestablement, le retable est inspiré par l'esprit de la contre-réforme catholique : victoire de l'Eglise céleste et terrestre, éloge de la simplicité et de la pauvreté.

Le Retable et ses liens avec le Midi Mediterranéen

La présence de trois saints particulièrement célébrés dans le Midi ont incité les collectionneurs et les scientifiques à rechercher une provenance du retable en Provence ou en Languedoc. Arrêtons nous sur ces saints et leurs liens avec notre région.

Sainte Marthe

Sainte Marthe
Sainte Marthe, musée des Beaux-Arts de Lyon

Venue de Palestine jusqu'en Provence avec Lazare, Marie-Madeleine et bien d'autres saints, Marthe remonte le Rhône et s'arrête non loin d'Arles, à Tarascon où les habitants vivent sous la terreur d'un monstre amphibie qui sème la désolation, la Tarasque. Par un simple signe de croix, elle parvient à dompter la Bête qui, devenue douce comme un agneau, se laisse attacher à la ceinture de la sainte. La Tarasque conduite au milieu du peuple, celui-ci, sans indulgence, la fait périr à coups de pierres. Marthe est la patronne de Tarascon.

Saint Roch

Saint Roch
Saint Roch, musée des Beaux-Arts de Lyon

Roch (1340-1379) est un personnage historique, peut-être est-il le fils d'un consul de Montpellier. Epris de spiritualité, il se fait pèlerin et part pour Rome en empruntant le chemin des Lombards. Durant trois années il s'y dévouera auprès des pestiférés. Il trouvera la mort à Voghera (Italie), miséreux et oublié de tous. Il est le patron des pèlerins et de très nombreuses corporations. Il est bien sûr invoqué contre la peste. Son culte est particulièrement célébré à Montpellier.

Saint Fulcran

Saint Fulcran
Saint Fulcran, collection privée

Evêque de Lodève durant près de soixante années (949-1006), la renommée de Fulcran est pour l'essentiel due à l'exceptionnelle conservation de son corps intact, sans corruption ni lésion, jusqu'à sa destruction par les Protestants en 1573. La durée de son épiscopat, sa réputation de thaumaturge, la conservation de plusieurs actes authentiques font de lui l'une des figures majeures de l'épiscopat de l'an Mil dans notre région. Pour autant, son culte restera localisé à Lodève et son diocèse. Il faut noter que dans le retable, l'incorruptibilité de la dépouille de Fulcran trouve sa réplique dans celle du corps de l'évêque de Besançon saint Claude.

Saint Louis Roi

Nous rajoutons le roi saint Louis à cette liste, en raison de la présence d'une plaque représentant un roi d'époque renaissance. Contrairement aux autres saints, son nom n'est pas inscrit sur la plaque elle-même du côté du dessin, mais au revers de celle-ci, sans doute ajouté postérieurement. S'il n'a pas de culte particulier à Lodève, saint Louis y est évoqué à travers son père Louis VIII qui aurait donné son nom à Lodève, ville de Louis.

Saint Louis
Saint Louis, musée de l’Évêché de Limoges

L'affaire est racontée par l'évêque Plantavit de la Pauze, qui se fonde pour cela sur une fausse charte de 1225 dans laquelle Louis VIII récompense les évêques de Lodève pour leur lutte contre les Albigeois en changeant le nom de Lutève (ville de boue), pour celui de Lodève (ville de Louis). [4]

La plaque représente un roi dans ses attributs civils et politiques et non point religieux. Il faut quand même noter ici qu'au temps de Plantavit, une église de Lodève était dédiée à saint Louis, celle des Franciscains Recollets.

Ici encore saint Fulcran nous est rappelé d'une façon détournée par la présence sur le retable de saint Denis, évêque de Paris Lutetia (ville de boue) : Lutovium, sive Lutova, sive Luteva a luto, sucit Lutetia Parisiorum, olim dicta, nunc vero Lodova, a Ludovico, seu Lodoïco huius nominis octavo ...

Les évêques de Lodève

Au XVIIe siècle, à Lodève comme partout en France, la renaissance catholique qui suit le désastre des guerres religieuses du siècle précédent a laissé d'innombrables traces spirituelles et matérielles. Ce siècle de saints est à Lodève le siècle de très grands évêques comme Plantavit de la Pauze ou François Bosquet, mais c'est aussi le siècle des évêques improbables et des aristocrates dévôts.....

Sur les sept évêques qui se sont succédés entre 1600 et 1648, cinq ont des liens particuliers avec le limousin, région de fabrication du retable.

Il s'agit de :

Christophe de Lestang (1580-1602), d'une famille de Brive.

Antoine de Mainard (1603), non-consacré, neveu du précédent.

Charles de Lévis-Ventadour (1604-1605), non-consacré.

François de Lévis-Ventadour (1611-1616), non consacré.

Anne de Lévis-Ventadour (1616-1625), non-consacré. [5]

Les trois derniers évêques sont les fils d'Anne de Lévis-Ventadour, Gouverneur du Limousin et Lieutenant-Général pour le Roi en Languedoc.[6] La présence de ces évêques-enfants sur la liste épiscopale de Lodève est le signe de l'influence prépondérante que tient cette famille dans le lodévois, famille par ailleurs connue pour son engagement entier dans le mouvement de la contre-réforme. Le père, Anne de Lévis-Ventadour (1559-1622) n'est autre que le gendre du connétable de Montmorency. Il favorisera puissamment l'établissement d'un couvent de Franciscains Recollets dans la ville.[7] C'est un autre de ses fils, Henri, qui en tant que tuteur de son plus jeune frère Anne, encouragera toutes les entreprises de restauration de la cathédrale. [8]

Henri de Lévis-Ventadour

Château de Ventadour
Château de Ventadour

Il est né au château de Ventadour [9] en Limousin en 1596. A la mort de son père Anne en 1622, il devient Duc de Ventadour, pair de France, prince de Maubuisson, seigneur du Cheylard, Vauvert et autres lieux. Lieutenant Général en Languedoc, il est Vice-Roi de la Nouvelle France entre 1625 et 1627. Il gère les affaires du diocèse de Lodève au nom de son frère Anne, et favorisera l'arrivée de Jean de Plantavit de la Pauze (1625). Extrêmement engagé dans les affaires de l'Eglise, d'un commun accord avec son épouse, il s'oriente vers la prêtrise et fonde la Compagnie du Très-Saint-Sacrement de l'Autel (1629) avec le capucin Philippe d'Angoumois et l'abbé Jacques-Adhémar de Grignan, futur évêque d'Uzès. Ordonné prêtre en 1643, Raoul Allier dit de lui qu'Il haïssait dans l'hérésie beaucoup moins une menace pour le pouvoir royal qu'une révolte de l'orgueil contre l'Eglise infaillible. Il se sentait la mission de venger son Dieu offensé. [10]

Nous croyons voir en cet homme celui vers qui convergent les liens nous conduisant à l'origine du retable : le Midi, Lodève, le Limousin, les Recollets.... (saint François et Sainte Claire sont aussi représentés sur le retable). En tout cas, il nous conduit à un personnage illustre à Lodève, l'évêque Jean de Plantavit de la Pauze.

Plantavit de la Pauze

Jean de Plantavit est un protestant converti et d'autant plus zélé dans sa défense de la cause catholique. Il est Aumônier de la reine mère Marie de Médicis puis de sa fille Elizabeth de France, reine d'Espagne. Lorsqu'il succède à Anne de Lévis en 1625, il lui cède son abbaye de Saint-Martin-de-Ruricourt (Saint-Martin-aux-Bois) dans le diocèse de Beauvais, dont il est abbé depuis 1612.

C'est un évêque réformateur qui va s'attacher à restaurer le lustre de son Eglise en faisant revenir dans son diocèse les anciens Ordres chassés par les guerres de religions et en y introduisant de nouveaux. Ce sera aussi un évêque bâtisseur qui mènera jusqu'à son terme le gigantesque chantier de reconstruction de la cathédrale. De concert avec Henri de Lévis, il va s'employer de toutes ses forces à établir dignement les pères Recollets dans sa ville de Lodève. Il leur est spécialement attaché, car c'est l'un d'eux, le père Basile Garcin, qui l'a aidé dans sa conversion. Entre 1632 et 1634, c'est auprès d'eux qu'il trouvera refuge à Avignon. Ce sont encore eux qui l'entoureront dans sa retraite au château de Margon.

La première pierre du couvent avait été posée en 1620 au faubourg de Villeneuve. En 1626, Plantavit bénit l'église, placée sous le vocable de Saint-Louis. [11] La lutte contre l'hérésie, l'infaillibilité de l'Eglise, son triomphe dans le monde céleste comme terrestre, la longue cohorte des saints qui sont tout à la fois des intercesseurs auprès de Dieu et des exemples à suivre, n'est-ce pas là l'idéal de ces deux hommes, Henri de Lévis et Plantavit ? Le retable en émaux peints, fabriqué à Limoges et exposé dans l'église Saint-Louis des Recollets de Lodève, paraît être un signe propre à incarner cet idéal.

Mais l'apparente assimilation, dans le retable, de Louis IX (saint) avec son père Louis VIII (Roi) aura-t-elle gêné Plantavit ? En 1632, lorsqu'il consacre solennellement l'église des Recollets, il change le vocable primitif en celui de Saint-François, fondateur de la grande famille franciscaine. Quant au retable des Ventadour, il restera en place jusqu'à la disparition définitive du couvent de Lodève pendant la Révolution.

Le retable est avant tout un support à la dévotion collective, en un temps où de nombreux fidèles sont encore illettrés. Les Franciscains en avaient été les plus ardents promoteurs, on imagine mal une de leurs églises sans retable pour guider l'imaginaire des visiteurs. C'est un faisceau d'indices qui nous a conduit de Lyon à Lodève, par l'entremise des Ducs de Ventadour et le Limousin, terroir réputé pour la fabrication des émaux de Limoges. [12]

Francis Moreau
2012

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Bibliographie :


Allier Raoul : La Cabale des Dévôts, Slatkine Reprints 2011
Martin Ernest : Cartulaire de la Ville de Lodève, Montpellier 1900
Martin Ernest : Histoire de la ville de Lodève I et II, Montpellier 1900
Plantavit de la Pauze : Chronologia Præsulum Lodovensium, 1634
Vidal Henri : Un Evêque de l'an Mil, Saint Fulcran, évêque de lodève, Montpellier 1999
L'énigme du retable dispersé : http://enigme-retable.ens-lsh.fr/index.htm, printemps 2006

Notes :


[1] Le 13 mai 1843. C'est un épisode important dans la conquête de l'Algérie par la France. Le Duc d'Aumale est un des fils de Louis-Philippe.
[2] de "Retro Tabula" (en arrière de la table), désigne la cloison peinte ou sculptée au-dessus de l'autel.
[3] Voir le site: http://enigme-retable.ens-lsh.fr/tools/entretiens.htm.
[4] Plantavit, Chronologia,p.1.
[5] Archevêque de Bourges en 1649, Prieur de Rompon 1638, Gouverneur du Limousin en 1651, Abbé de Meymac, de Ruricourt, Dom d'Aubrac, Baron de Donzenac, Trésorier de la Sainte Chapelle de Paris, Conseiller d'Etat, il meurt a l'âge de 57 ans en 1662.
[6] Gouverneur = chef militaire représentant le Roi. Lieutenant Général = suppléant du Gouverneur. Voir Histoire de la ville de Lodève II, pp.119 et 148.
[7] Cartulaire lodève pp. 315 à 318.
[8] Cartulaire Lodève, p.320.
[9] Ventadour, château près d'Egletons (Corrèze). Blanche de Ventadour, dernière héritière en ligne directe avait épousé Loys de Lévis, seigneur de la Voulte. Leur fils Gilbert Ier sera comte de Ventadour. Gilbert III de Lévis sera le premier Duc de Ventadour et gouverneur du Limousin.
[10] La Cabale des dévots, p.12.
[11] Histoire de la ville de Lodève, II p. 119.
[12] A consulter aux Archives Départementales de l'hérault, le Livre Archivial des Recollets de Lodève et leur correspondance : 25H1 et 142EDT/191.