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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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Les Vicomtes de Lodève 906-1188

 

La brillante personnalité de saint Fulcran, l'ampleur, inédite alors, de son action en faveur des déshérités, le rôle éminent qu'il a su entretenir, tant dans le domaine politique que religieux, ont largement éclipsé dans l'historiographie lodévoise, la place plus effacée et le rôle plus diffus des vicomtes de Lodève.

Entre 906 et 1188, soit une période de deux cent quatre vingt deux années, on a bien voulu retenir le souvenir d'un episcopatus triomphant, au détriment d'un comitatus peu reluisant, réduit au rôle ingrat d'oppresseur des pauvres et de l'Eglise. [1] La réalité est cependant plus nuancée. Durant ces presque trois siècles, les vicomtes de Lodève n'ont guère failli à leurs devoirs, ils ont même réussi à préserver leurs Droits dans un contexte pour le moins troublé et l'incessant harcèlement des évêques du XIIe siècle, qui considéraient l'intrusion du pouvoir laïque comme la cause de la corruption ecclésiastique.

Conscients qu'ils sont d'être véritablement les dépositaires officiels de l'Autorité Publique, les vicomtes n'ont jamais craint de s'arroger le droit et le devoir de participer au gouvernement de l'Eglise lodévoise. Au Xe siècle en effet, celle-ci est encore largement entre les mains des laïcs, qui sont souvent les fondateurs des églises grâce à leurs nombreux dons. Tout plaide alors en faveur d'un accaparement de la charge épiscopale par les vicomtes, charge naturellement dévolue au sein de la famille vicomtale ou de sa sphère d'influence.

Saint Fulcran

Les évêques Autgarius et Teudericus, qui se succèdent à Lodève entre 906 et 949, sont très probablement apparentés avec Ilduin, fondateur de la dynastie lodévoise et familier du comte Ermengaud de Rouergue, marquis de Gothie. [2]

Pourtant, l'arrivée de Fulcran sur le siège épiscopal, en 949, va rejeter dans l'ombre de ses cinquante sept années d'épiscopat, ces vicomtes de Lodève auxquels il est peut-être apparenté et qui ont eu certainement une voix déterminante dans son élection.

Dans son livre « Un évêque de l'an Mil », Henri Vidal relève que durant son long épiscopat, Fulcran ne s'est jamais associé avec les vicomtes de Lodève. [3] Si les heurts racontés dans la vie du saint s'expliquent plutôt par les luttes des XIIe et XIIIe siècles, on ignore tout de l'antagonisme qui pouvait exister entre les vicomtes et l'évêque, s'il en existait un. C'est en tout cas l'abbaye bénédictine de Saint-Guilhem-du-Désert qui accaparera toute la sollicitude des vicomtes, au détriment du siège épiscopal. [4] Il faut dire que si Fulcran est détenteur d'importants domaines à l'intérieur de son diocèse, ce n'est pas le cas des vicomtes, plutôt possessionnés aux limites sud-ouest du diocèse et au-delà, vers Clermont-l'hérault et la zone suburbaine de Béziers. Avaient-ils une résidence dans la ville même de Lodève ? On peut le supposer. En tout cas, au Xe siècle, aucune forteresse ne s'élève encore sur la colline de Montbrun. Ce siècle est encore l'époque des châteaux rares. Le seul mentionné dans les textes de l'époque est Gibret, et il appartient à Fulcran. [5]

Carlat-Millau

Après l'an Mil et la disparition du saint évêque (1006), nous assistons à un changement dynastique chez les vicomtes de Lodève. Nobilie, la fille du vicomte Odon et son unique héritière, épouse vers 1020 le vicomte de Carlat, Gerbert ou Gilbert. Avec ce mariage, le centre de la vicomté s'éloigne de Lodève. Le carladès était une vicomté qui relevait du comté d'Auvergne et couvrait la plus grande partie de l'arrondissement d'Aurillac, dans le Cantal, jusqu'aux rives de la Truyère, en Rouergue. Le château de Carlat allait devenir l'une des plus formidables citadelles du Midi de la France, avant sa destruction totale au début du XVIIe siècle. Paradoxalement, cet éloignement même va contribuer à resserrer les liens entre l'évêque de Lodève et la famille vicomtale. Il importait de s'assurer par là un appui sûr afin de prévenir toute tentative d'indépendance. Olombel (1015-1033) [6] inaugure une lignée d'évêques originaires du sud-Rouergue. Ce mouvement ne peut que s'amplifier avec la mariage d'Adèle de Carlat-Lodève avec le vicomte Bérenger de Millau.

Les vicomtes de Millau sont des personnages puissants. L'Eglise est pour eux un des moyens de consolider leur position en Rouergue. Deux des frères de Bérenger, Bernard et Richard, sont successivement abbés de Saint-Victor de Marseille. Grâce à cette position, Bérenger et Richard III son fils, vont faciliter l'expansion de la célèbre abbaye et conforter du même coup leur propre influence. En 1078, l'Abbé Richard de Millau est créé cardinal et devient l'un des acteurs principaux de la réforme grégorienne dans le Midi. Archevêque de Narbonne de 1106 à 1121, il sera remplacé à ce poste éminent, dont relève l'évêché de Lodève, par son neveu Arnaud de Lévezou (1121-1149). La seigneurie laïque et le siège épiscopal de Lodève dépendent donc entièrement de la famille vicomtale de Millau. [7]

Blason des Comtes de Rodez
Blason des Comtes de Rodez

Bernard de Prévinquières, qui siège entre 1077 et 1099, est un fidèle des vicomtes. En 1095, il fait une donation à Saint-Victor avant de s'embarquer pour la Terre Sainte où il accompagne l'armée de Raymond IV de Saint-Gilles. Il mourra sur la route de Jérusalem en 1099.

Déodat de Caylus était chanoine de Béziers (sous l'épiscopat d'Arnaud de Lévezou 1096-1121) avant d'être élu à Lodève (1099-1102). Lui aussi est issu d'une famille illustre du Rouergue, alliée aux vicomtes. [8]

Pierre de Raymond (1102-1142) est également originaire du Rouergue. Comme les Caylus, il favorisera la jeune abbaye de Sylvanès.

Comtes de Rodez

Les vicomtes de Millau, comtes de Rodez en 1112, [9] possédaient des droits importants sur la ville et le diocèse. Ces droits avaient été accordés aux anciens vicomtes pour la protection et la défense de l'Eglise, cette mission insigne était le fondement de leur pouvoir. Ils avaient notamment la garde du palais épiscopal de Lodève durant la vacance du siège. Ils devaient être consultés avant chaque élection. En tout temps d'ailleurs, ils avaient le droit de gîte et de couvert au palais, lors de leur venue à Lodève. [10]

Mais surtout, ils élevèrent un château-fort sur la colline de Montbrun, en accord avec l'évêque. Chacune des deux parties y devait six mois de garde. Les six mois du vicomte furent bien vite supportés comme six mois de domination. [11] Il ne fait aucun doute que cette domination ne fût parfois oppressive, en tout cas subie comme telle par les clercs et les notables de la ville.

La cour brillante des comtes de Rodez exigeait beaucoup d'argent. Les impôts étaient vu comme une extorsion. Les emprunts forcés, comme une rançon. Mais c'était aussi le talon d'Achille des vicomtes. En 1174, Hugues II exige une somme de 6000 sous melgoriens. Evêque, Chapitre et Bourgeois en sont pour 2000 sous pour chaque corps. En contrepartie, Hugues consent à ne point troubler la ville, au moins jusqu'au remboursement du « prêt ». [12] Le comte de Rodez eut-il du mal à rembourser sa dette ? Quoi qu'il en soit, il était à la merci de l'évêque. Celui-ci profita de la situation et moyennant 60000 sous supplémentaires, racheta l'ensemble des droits vicomtaux détenus par la famille Millau-Rodez. L'accord est passé au mois de mars 1188, entre Hugues II et l'évêque Raymond Guilhem de Montpellier. [13] Tout aussitôt, l'évêque sollicite et obtient de Philippe-Auguste la confirmation de ses nouveaux droits. [14] Il s'assure de la même reconnaissance par son suzerain direct, le comte de Toulouse Raymond V, et obtient en outre un acte de donation en bonne et due forme du vicomte de Narbonne, Pierre Manrique de Lara. [15]

Le comte-Evêque

La nomination sur le siège épiscopal de Pierre Decan de Posquières en 1143, avait marqué un tournant. Il était de la famille des seigneurs d'Uzès et n'était en aucun cas un proche des comtes de Rodez. Gaucelin Raymond de Montpeyroux, qui lui succèdera en 1161, puis Raymond Guilhem de Montpellier en 1187, sont issus des grandes familles seigneuriales de la région. Ils vont donc s'employer à affermir leurs Droits et à écarter les influences laïques. Cette fois, le comitatus est définitivement absorbé par l'episcopatus. Raymond Guilhem va pouvoir s'employer a effacer tous les signes de la prééminence laïque. Débarrassé de la tutelle des vicomtes, seul maître du diocèse, l'évêque de Lodève devait aussi profiter de la guerre contre les Albigeois pour secouer définitivement le joug formel des comtes de Toulouse. C'est chose faite en 1229, par le traité de Meaux entre Raymond VII de Toulouse et la régente Blanche de Castille. L'un des articles de ce traité porte en effet sur la renonciation aux droits que pouvait avoir le comte de Toulouse sur l'ancienne vicomté de Lodève.

Plus rien désormais ne sépare l'évêque du Roi. Il faudra cependant attendre le début du XVe siècle pour que l'évêque se pare officiellement du titre de comte de Montbrun. [16] Ernest Martin fait remarquer qu'à cette époque, l'autorité royale est très entamée. Le royaume est alors déchiré entre les partis, les anglais toujours présents sur notre sol. Au désordre administratif répondait l'état réel des forces en présence : Seul et en tout, l'évêque est le seigneur temporel de la ville et du diocèse de Lodève .

Francis Moreau
2011

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sources bibliographiques


Alaus, Cassan et Meynial : Cartulaire de l'abbaye de Gellone, Montpellier 1898
Cassan et Meynial : Cartulaire de l'abbaye d'Aniane, Montpellier 1900
Causse-Touratier Sylvie : Le temporel de l'Abbaye de Vabres aux alentours de l'an Mil,Millau 1989
Débax Hélène : Vicomtes et Vicomtés dans l'Occident Médiéval, P.U. Le Mirail 2008
Desjardins Gustave : Cartulaire de l'Abbaye de Conques en Rouergue, A.Picard,Paris 1879
Duhamel-Amado Claudie : Genèse des lignages méridionaux, Toulouse 2007
Fournial Etienne : Cartulaire de l'Abbaye de Vabres en rouergue, Rodez 1989
Martin Ernest : Cartulaire de la ville de Lodève, Montpellier 1920
Martin Ernest : Histoire de la ville de Lodève I et II, Montpellier 1900
Rouquette J. : Cartulaire de l'église de Lodève, Livre Vert, Montpellier 1923
Schneider Laurent et Ginouvez Olivier : Les premiers châteaux de la moyenne vallée de l'Hérault, dans le bulletin du GREC n° 67-68-69, pp.41-50, 1993
Settipani Christian : La noblesse du Midi Carolingien, pp.142-143, P&G volume 5, 2004
Verlaguet P. : Cartulaire de l'Abbaye de Sylvanès, Rodez 1910
Vic et Vaissette : Histoire Générale du Languedoc, tome 3, éd. du Mège, toulouse MDCCCXLI
Vidal Henri : Un Evêque de l'an Mil, Montpellier 1999

Notes :


[1] Histoire de la Ville de Lodève I, par Ernest Martin, p.38.
[2] Ilduin est mentionné dans les chartes du cartulaire de Vabres concernant le comte Ermengaud (cartulaire par Etienne Fournial, pp. 105, 107 et 146). Voir aussi l'Histoire Générale du Languedoc, édition du Mège, tome 3, pp. 412 et 413, et Le Temporel de l'Abbaye de Vabres par Sylvie Causse-Touratier, pp.86 et 88. Leuthard, le premier vicomte de Lodève, épousera Sénégonde, fille d'Ermengaud (voir cart. Aniane, pp.378-379).
[3] Un évêque de l'an Mil, par Henri Vidal, p.40.
[4] On trouve de nombreuses donations des vicomtes dans le cartulaire de Gellone, pp.12, 31, 72, 84, 374, ainsi que dans celui d'Aniane, pp.378, 379 et 388. La pluspart de ces donations sont publiées dans l'Histoire Générale du Languedoc, ed. du Mège, tome 3, pp.437, 445, 457, 458, 460, 472, 514, 572.
[5] Les premiers châteaux de la moyenne vallée de l'Hérault, par Laurent Schneider et Olivier Ginouvez, dans le bulletin du GREC n° 67-68-69, pp. 41 à 50.
[6] Olombel, de la famille des Olumbelli de Brusca, voir le cartulaire de Sylvanès, charte 256. Son successeur, Bernard (1033-1054) est quant à lui lié avec la famille de Alquier de Mellancha, citée dans le cartulaire de Conques, p. 3 et charte 571 p. 400. On trouve encore quatre autres évêques originaires du Rouergue : Rostaing (1054-1070), Bernard de Prévinquières (1070-1099), Déodat de Caylus (1099-1102) et enfin Pierre Raymond (1102-1142), cité dans le cartulaire de Conques lors du renouvellement d'une donation de Bernard de Prévinquières qui concerne une maison à Lodève, charte 493, p.357. Il est aussi arbitre d'un litige entre les abbayes de Joncels et de Conques, lors d'un plaids tenu au Caylar en 1122.
[7] Voir aussi Hélène Débax, Vicomtes et Vicomtés dans l'Occident Médiéval, p. 200. Dans le cartulaire de la ville de Lodève sont mentionnés Hugues II, vicomte de Lodève jusqu'en 1188 (p. 24, 28, 29), mais également son frère Richard (p.28) ainsi que son fils Guillaume, mort en 1208, (p.34). Ne pas confondre les vicomtes de Millau et comtes de Rodez, avec les comtes de Millau, issus de Gerbert de Gévaudan et de Provence, frère de Richard III de Millau. Douce de Gévaudan, fille de Gerbert, avait épousé en 1112 Raimond Bérenger, comte de Barcelone.
[8] Déodat de Caylus a été accusé de simonie par Bernard Gui : "Predicto defuncto titubavit Ecclesia Lodovensis annis duobus sub quodam sacrilego Deodato de Castluz; sed illo velut ydiota et symoniaco depulso..." (Livre Vert, p. 47). On ne sait rien sur l'origine de ces propos malveillants. Avant lui, Rostaing avait été accusé du même mal, voir l'Histoire Générale du Languedoc, éd. du Mège, tome 3, pp. 176 et 528.
[9] Richard de Millau acquiert par engagement les droits comtaux de Raymond de Saint-Gilles et d'Alphonse Jourdain. A noter qu'à cette date, le comté de Toulouse est revendiqué par Guillaume IX de Poitiers.
[10] Cartulaire de Lodève, XXI, p.24 et XXVII, p.28.
[11] ibidem XXV, p.28. Ils avaient aussi des droits sur le château de Lauzières près d'Octon.
[12] ibidem XXVI, p.28.
[13] ibidem XXVII, p.28 et XXVIII, p.29.
[14] ibidem XXIX, p.30.
[15] ibidem XXXI et XXXII, p.32.
[16] ADH 3E39/1 Guilhem Maurin notaire, accord entre Jean de la Vergne et le Chapitre, 19 juin 1405. Aussi Ernest Martin, p.48.