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Francis Moreau

Présentation de travaux de recherches historiques et généalogiques

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Vincent Raymond miniaturiste pontifical au XVIe siècle

 

Vincent Raymond naît dans le lodévois autour de l'an 1500. Nous ne savons rien sur sa famille, mais sans doute peut-on la mettre en lien avec le prêtre Jean de Raymond qui fut prieur de Saint-Fréchoux un siècle et demi plus tard. [1]

Saint Clément pape et martyr par Vincent Raymond
Initiale "O" avec Saint Clément pape et martyr.
Antiphonaire de la Chapelle Sixtine, 1539, Vincent Raymond de Lodève. Chazen Museum of Art, Université du Wisconsin à Madison, Richard R. and Jean D. McKenzie Endowment Fund purchase, 2001.30

Le jeune Vincent est inscrit très tôt à l'école de Lodève où il commence ses études sous la coupe d'un maître, gradué ès-arts. Si nous ne savons rien du programme des études à cette époque, nous savons en revanche que le professeur était tenu de conduire régulièrement ses élèves à la messe et aux offices, soit au couvent des Carmes, soit à l'église Notre-Dame de la Chapelle. Le dimanche après la Grand-Messe à la Cathédrale, une visite auprès de la châsse de saint Fulcran était de rigueur.

Vincent quitte vraisemblablement cette école « communale » pour rejoindre la prestigieuse école capitulaire, tenue par les chanoines de la cathédrale, sous la direction d'un Cabiscol (caput scolæ, maître d'école). C'est l'école des clercs, c'est-a-dire des lettrés et des érudits. Il y perfectionne son latin, s'initie au grec, admire les magnifiques manuscrits enluminés dont se servent les prêtres pour les offices liturgiques. [2]

C'est au contact de ces ouvrages richement historiés que va naître la vocation de Vincent Raymond pour l'Art de l'Enluminure. Sans doute y est-il initié suffisamment tôt pour en retenir les principaux éléments techniques et s'inspirer de leurs motifs. Les dons précoces qu'il manifeste retiennent l'attention de l'Archidiacre Michel Briçonnet. Ce dernier n'est autre qu'un cousin de l'évêque Guillaume Briçonnet qui siège à Lodève depuis 1489.

A Tours

Saint Laurent par Vincent Raymond de Lodève
Initiale "L" avec Saint Laurent.
Antiphonaire de la Chapelle Sixtine, 1539, Vincent Raymond de Lodève. Collection Jim Wiggins

Guillaume Briçonnet est un évêque humaniste[3]. Il possède lui-même une importante bibliothèque et un goût très sûr pour les beaux manuscrits italiens. Par ses qualités et son action, il se situe aux origines de la Renaissance française dans le domaine des lettres et dans celui des idées. Sa famille est originaire de Tours, ville connue pour sa célèbre école de peinture et d'enluminure. Louis et François Fouquet y perpétuent la mémoire de leur père Jean Fouquet, le Prince des Enlumineurs. Naguère, Jean Poyer y avait réalisé un Livre d'Heures pour le cardinal Briçonnet, père de l'évêque Guillaume. Enfin, l'atelier de Jean Bourdichon attire les meilleurs artistes. Muni d'une bonne bourse et de la recommandation de son évêque, Vincent Raymond se rend donc à Tours aux environs de 1514-1515.

Nous ignorons tout de ce passage à Tours, ni dans quels ateliers Vincent apprit les prémices de son art. Mais on peut supposer que les talents du jeune homme purent s'y épanouir. L'artiste s'y fait remarquer au point qu'un voyage en Italie est envisagé.

L'Appel de l'Italie

Le voyage en Italie, la peregrinatio artistico, était alors fort couru dans un temps où humanisme et réforme sont conquérants. Vincent Raymond, en tant que protégé de Guillaume Briçonnet et membre de sa suite, sut profiter de circonstances exceptionnelles pour tenter sa chance.

Pape Clément VII qui asperge les fidèles par Vincent Raymond de Lodève
Pape Clément VII qui asperge les fidèles.
1523, Vincent Raymond de Lodève. The Morgan Library & Museum, New York, MS M.1134.

François Ier avait nommé Guillaume Briçonnet ambassadeur auprès du pape Léon X. Il fut un des négociateurs du concordat de Bologne qui mit fin à la Pragmatique Sanction de Bourges (18 août 1516)[4] Il avait avec lui son frère, Denis Briçonnet, qui fut ambassadeur extraordinaire auprès du Saint-Siège de novembre 1516 à décembre 1519. Vincent Raymond, dont le talent était déjà reconnu, suivi les Briçonnet et fut présenté au Pape qui le prit aussitôt à son service.

Léon X (1513-1521) est un protecteur des Arts. Il constitue au Vatican une grande collection de manuscrits à laquelle va oeuvrer Vincent Raymond. Il fait aussi travailler le peintre Raphaël (mort en 1520) dont l'oeuvre influencera fortement Vincent. Même après l'avènement de l'imprimerie (1450), de nombreux manuscrits sur parchemin continuent d'être décorés de motifs ornementaux, de scènes figurées et de lettrines animées.

Son successeur, Clément VII (1523-1534) est également un mécène qui enrichit considérablement la bibliothèque vaticane. Il garde Vincent Raymond auprès de lui. Avec ces papes fastueux, l'ampleur de la tâche est considérable. Vincent Raymond ne cessera plus de travailler pour la Chapelle pontificale. A cette époque encore, Vincent fréquente assidûment ses compatriotes français de Rome au sein de la Congrégation de Saint-Louis. Les curialistes de Saint-Louis ont en charge l'administration et le service de l'église et de l'hôpital Saint-Louis-des-Français.

Avec les années, le talent de celui qu'Auguste Boyer d'Agen appelle le prestidigitateur de la lumière et de la poudre d'or paraît être de plus en plus goûté à Rome. A l'avènement de Paul III (1534) Vincent est en pleine possession de son art et semble avoir été entièrement adopté par le pape pour enluminer les manuscrits pontificaux.

Vincezo Miniatore

Paul III Farnese (1468-1549) est un fin lettré, ami des Arts et grand mécène. C'est aussi un pape réformateur qui ouvre le concile de Trente en 1545. Il va employer quasi exclusivement Vincent Raymond comme enlumineur durant tout son pontificat et lui confier l'ornementation de ses manuscrits les plus précieux. Vincent est membre de la congrégation de Saint-Joseph-de-Terre-Sainte (San Giuseppe di Terrasanta)[5]. C'est l'Académie Pontificale des Beaux-Arts, dénommée aussi Académie du Panthéon. Il y tient une place de choix et est même désigné pour régler un problème de cotisations avec les fabricants de bannières, en septembre 1554. En 1549, Paul III le nomme officiellement Miniaturiste du Pape et de la Chapelle et Sacristie Pontificale ad eius vitam à vie. On notera que le vidimus qui le consacre est pris par le petit-fils de Paul III, Guido Ascanio Sforza, qui fut évêque de Lodève en 1546-47[6].

En 1548, le peintre portugais Francisco de Hollanda attribuait à Maître Vincent, à Rome la troisième place parmi les plus grands miniaturistes de son temps[7]. Cellini qui avait collaboré avec Vincent Raymond pour son Uffiziolo di Madonna offert par Paul III à Charles-Quint (1536) n'hésitait pas à le déclarer, devant l'empereur, comme le plus habile homme de son temps : Sacra maestà, il Santissimo nostro Pape Paolo manda questo libro di Madonna a presentare a vostra Maestà, il quale si è scritto a mano miniato per mano del maggior uomo che mai facessi tal professione....[8]

Parmi les oeuvres de Vincent Raymond qui nous sont connues, citons le Livre d'Heures d'Eléonore de Gonzague, duchesse d'Urbino, peint vers 1527 [9], l'Uffiziolo di Madonna, revêtu d'une reliure en orfèvrerie de Benvenuto Cellini, réalisé en 1536; le Psautier de Paul III, copie de Federico Mario de Pérouse, réalisé en 1542; la Topographia Urbis Romæ de Bartolomo Marliani, publiée à Rome en 1544; et l'Enchiridion conservé aujourd'hui au musée Condé de Chantilly, copié par F. Vidonius et orné en 1543-44.

Vincent Raymond, comme beaucoup de miniaturistes de son époque, était avant tout un copiste. Ses miniatures manquent certainement d'originalité, sans doute avait-il plus de talent que de style. S'il fait de nombreux emprunts à la tradition des miniaturistes, il en fait aussi aux peintres et décorateurs de son temps: Raphaël, Michel-Ange, Jean d'Udine, Pierino del Vaga. Tout l'art de Raymond réside dans la façon dont le miniaturiste accommode les inventions des peintres, à la nature et à l'exiguïté de la matière sur laquelle il travaille. C'est pour cet Art qu'il fut apprécié et célébré par ses contemporains.

Uomo di gran perfezione

Naissance de saint Jean-Baptiste par Vincent Raymond
Naissance de saint Jean-Baptiste.
Vers 1533, Vincent Raymond de Lodève. Ecouen, Musée National de la Renaissance, Ec.1849.

Vincent avait été formé, on l'a vu, à l'école capitulaire de la ville de Lodève. Son séjour à Tours et parmi la suite de Guillaume Briçonnet, lui avait fait rencontrer Lefèvre d'Etaple et les réformateurs qui peuplaient la Cour de Marguerite de Navarre, soeur du Roi. A Rome, il s'agrégea au groupe constitué autour du cardinal Georges d'Armagnac, familier de Marguerite et grand protecteur des gens de Lettres. La fréquentation de ce cercle d'élites humanistes et religieuses devait fortement marquer la personnalité de Vincent.

Il contracta mariage peu après 1538 et semble bien avoir acquis une maison à Rome dans l'intention de s'y installer avec sa future épouse.[10]

Par la suite, il s'attache à saint Philippe Néri, figure importante de la Réforme Catholique et fondateur de l'Oratoire. En 1548, il est l'un des seize hommes qui entrent dans la nouvelle Confrérie de la Très Sainte Trinité des Pèlerins, fondée par le saint. Les confrères avaient pour tâche essentielle d'apporter du secours aux pèlerins pauvres en visite dans la capitale de la chrétienté. [11]

Nul doute que dans les dernières années, sa piété fut aussi exemplaire que son talent. C'est en tout cas ce que semble corroborer les récits de sa mort, survenue le 10 février 1557.

Il rendit son âme spirituelle au Dieu Tout-Puissant, sans se débattre, ni faire signe ou geste ou vilain mouvement d'aucune sorte, comme le font d'autres fois d'autres personnes en cet extrême point, mais tournant seulement les yeux au ciel, il expira. Ainsi témoigne de la fin exemplaire de Vincent Raymond, l'oratorien Bonsignore Cacciaguerra dans une lettre adressée à une religieuse. [12]

De son côté, dans sa Vita di S. Filippo Neri, Bacci raconte qu'il apparût dans une vision à Philippe Néri, entouré des splendeurs du Paradis en le priant de bien vouloir protéger son épouse et ses six enfants désormais dans le besoin. Cette fin pieuse et glorieuse illustre en même temps la gêne dans laquelle elle précipitait sa femme et ses enfants. Notre enlumineur ne s'était guère enrichi auprès des Papes ! [13]

Souhaitons qu'un jour la ville de Lodève puisse rendre un hommage mérité à l'un de ses enfants les plus talentueux. [14]

Francis Moreau
2012

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Bibliographie


David S.Areford and Nina A.Rowe : Excavating the Medieval Image, Ashgate, Aldershot, Hampshire, England , p.179 art. of Rowan Watson "Manual of dynastic history or devotional aid ? Eleanor of Toledo's book of hours"
Pietro Iacomo Bacci : Vita di Filippo Neri Fiorentino, Roma, 1642, pp. 161 et 238
A.Bertolotti : Artisti veneti in Roma nei scoli XV, XVI, XVII, richerche e studi negli archivi romani, Venezia, 1884, p.17
A.Bertolotti : Artisti francesi in Roma nei scoli XV, XVI, XVII, richerche e studi negli archivi romani, Mantova, 1886,pp.28-29
Auguste Jean Boyer d'Agen : Raymond de Lodève et Benvenuto Cellini, La Sirène, Paris,1923
Benvenuto Cellini : Vita di Benvenuto Cellini, Milano M.DCCC.XXI, volume I, p.265
Bernard Chevalier : La bibliothèque des Briçonnet au début du XVIe siècle. Revue Française d'Histoire du Livre, Société des Bibliophiles de Guyenne Bordeaux, Le Berceau du Livre : autour des incunables, sous la direction de Frédéric Barbier, Droz, Genève, 2003, pp.175-188
Léon Dorez : Psautier de Paul III, Berthaud frères, Paris,1909
Paul Durrieu : Un artiste français miniaturiste en titre du Pape à Rome dans la première moitié du XVIe siècle, Journal des Savants, 1912, pp.204-212
Pietro Fedele : Uffiziolo de Madonna rilegato da Benvenuto Cellini, imp. di Cuggiani, Roma 1909
Antonio Gallonio : Life of St Philip Neri, Trad. Jerome Bertram orat. Family Publications, Oxford 2005
Guy-Michel Leproux : La corporation romaine des peintres "et autres" de 1548 à 1574, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes 1991, vol.149 n° 149-2, pp.293-348
J.Lesellier : Jean de Chenevières sculpteur et architecte de l'église Saint-Louis-des-Français , Mélanges d'archéologie et d'histoire, année 1931,vol.48, pp.233-267 (Vincent Raymond pp.259-60)
E.Martin : Histoire de la Ville de Lodève I et II, Montpellier 1900
Eugène Müntz : La Bibliothèque du Vatican au XVIe siècle; notes et documents, Paris, 1886, pp. 104-108
A. Raczynski : Les Arts en Portugal, Paris, 1846, p.55
Statuto della insigne artistica congregatione dé virtuosi al Pantheon, Roma, 1839, p.45
Alberto Tenenti, Simone Matarasso-Gervais : Sens de la Mort et amour de la Vie, Serge Fleury-l'Harmattan 1983
N. Vian : Disavventure e morte di Vincent Raymond, miniatore papalè, La Bibliofilia, Ix 1958, pp.356-360
Pietro Zani Fiorentino : Enciclopeda metodica critico-ragionata delle belle arti, parte prima, vol. XIX, p.192, Parma, 1824

Notes :


[1] Archives Départementales de l'Hérault Le Bosc 36EDT GG4.
[2] Martin, I, pp.196 et 200-204. Dans plusieurs documents, Raymond est qualifié de clerc "clericus" ou de clerc marié "clericus coniugatus" (Dorez p.12).
[3] Guillaume Briçonnet (1470-1534) est évêque de Lodève de 1489 à 1519, puis de Meaux de 1515 jusqu'à sa mort en 1534. A Lodève il rénove et embellit la palais archidiaconal (1489) dont il fait sa résidence dans cette ville. Il compose un Répertoire des Privilèges et des Droits de l'église de Lodève (1498). Il dote le diocèse d'un Bréviaire et d'un calendrier propre (1510). Enfin, il institue une fraternité de prêtres "à l'honneur du Saint-Esprit" (1517).
[4] Le concordat de Bologne se substitue à la Pragmatique Sanction de Bourges promulguée par Charles VII en 1438 et renforce le statut particulier de l'Eglise de France. Le Roi se réserve désormais la présentation aux bénéfices ecclésiastiques. Les élections des titulaires sont supprimées.
[5] Leproux, 20 pp.317-318.
[6] Dorez, p.39.
[7] Dorez, p.9 et Raczynski p.55.
[8] Cellini, p.265.
[9] Rowan Watson : "Some manuscripts produced in these environments have long been recognized as significant monuments of art history, among them the hours of Eleanora Gonzaga, Duchess of Urbino, illuminated in Rome by Vincenzo Raimundi before c.1527."
[10] Dorez, p.35.
[11] P.Bacci, p.238 : Vincenzo miniatore, anch'egli dé prime fratelli della compagnia della Sanctissima Trinita e suo penitente, uomo di gran perfezione....
[12] Tenenti, p. 289, Lettre à Isabelle de Capoue.
[13] P.Bacci, p.161 : "Alla moglie di Vincenzo Miniatore, del quale parlermero altrove, donna di gran bontà, essendo rimasta vedova, e carica di sei figliuoli, Filippo provide di tutto quello che bisognava, tanto par mangiare, come par vestire; et ad una di essa diede tutto l'acconcio per monacarsi." A. Gallonio p. 54 : "Vincenzo, the miniaturist, led holiness under Philip's direction, and revealed himself again to Philip in the very moment of his death, when Philip saw him with own eyes piercing the clouds. This happened in the year of our lord 1557." P. Bacci, p.238 : "Vincenzo Miniatore.... venuto a morte, nell'istesso punto che spiro apparve a Filippo tutto glorioso; e Filippo lo vide cosi resplendente salire al cielo : onde la mattina andando per consolare sua moglie, le disse : - vostro marito questa notte è venuto a picchiare alla mia porta, e mi ha raccomando voi e tutta la vostra famiglia - : e d'allora in poi il santo Padre aiuto sempre quella casa in tutto quello che le bisogno, come albiano detto al suo luogo.".
[14] Les oeuvres de Vincent Raymond sont aujourd'hui dispersées entre plusieurs musées: à la Bibliothèque Nationale de France à Paris (Psautier de Paul III, manuscrit latin 8880; Topographia Urbis Romae de Bartolomeo Marliani,imprimé J456). Au musée Condé de Chantilly (Enchiridion). D'autres oeuvres sont conservées dans les musées suivants : Biblioteca Apostolica Vaticana; Biblioteca Capitular de Toledo (Espagne); Musée de la Renaissance d' Ecouen (France); The Morgan Library and Museum, New-York (USA); Chazen Museum of Art, Madison, Wisconsin (USA); J.Paul Getty Museum, Los Angeles, Californie (USA); Victoria and Albert Museum, London (G.B.); The British library, London (G.B.): "Hours of Dionora of Urbino - Missal of Clement VII - Missal of Paul III".